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Le nouvel intégrisme
Les Québécois seraient devenus de grands champions de la laïcité se portant à la défense des pauvres femmes honnies par les barbares d'outre-mer. La suprématie de l'égalité des femmes a été hissée au rang de première valeur québécoise, nous ne saurions donc tolérer dans l'espace public tout ce qui s'y oppose.
Pendant ce temps, dans nos écoles publiques, on assiste à la naissance d'un nouvel intégrisme. Nous n'aimons pas la façon dont les jeunes filles s'habillent. Les formes féminines que laissent transparaître leurs vêtements à la mode seraient disgracieuses. Nous ne voulons surtout pas voir leurs nombrils, leurs seins, leurs épaules, cela dérange. Ce nouvel intégrisme né en réaction à la mode hollywoodienne dont raffolent justement nos jeunes filles a un nom qui fait bondir tout bon parent lorsqu'il est prononcé : l'hypersexualisation des jeunes filles.
Celles-là mêmes qui ont jeté leurs soutiens-gorge au feu et qui portaient des t-shirts hyper moulants sans équivoque par-dessus des jeans tailles basses serrées comme des collants il y a trente ans, s'habillant alors comme leurs idoles de l'époque, se sont transformées en ayatollahs du bon goût et imposent à leur descendance le devoir de pudeur. Pourtant la bretelle spaghetti, le débardeur ajusté et le soutien-gorge pigeonnant que portent les jeunes filles d'aujourd'hui sont des modèles d'élégance à comparer aux t-shirts troués que portaient leurs mères!
On dénonce aujourd'hui les nombrils apparents des jeunes filles comme nos directeurs d'école interdisaient le port du jean et les cheveux longs des garçons il y a quarante ans. Pour masquer cette déchéance corporelle des jeunes filles, présumées victimes de la société de consommation, les parents se sont tournés vers un passé pas si lointain pour faire renaître les uniformes scolaires. Cette nouvelle exigence des conseils d'établissement sévit présentement dans de nombreuses écoles publiques où on impose de plus en plus le port obligatoire d'affreux polos informes qui masquent tout ce qui distingue les filles des garçons. On a inventé notre voile bien à nous afin de préserver nos jeunes filles du regard avide et concupiscent de leurs congénères masculins et de leurs professeurs, meilleur exemple du mauvais goût que peut engendrer l'uniformisation au nom de la suprématie de l'égalité des hommes et des femmes : le polo.
Alors que toute une génération, celle des baby-boomers, a fait du jean le symbole de sa révolution des années 60, il s'est trouvé des experts à la Commission des droits de la personne issus de cette même génération, pour décider que le vêtement n'était plus au 21e siècle une façon de s'exprimer. Interdire le port de certains vêtements, sauf s'ils sont ostentatoires, ne saurait brimer la liberté d'expression des plus jeunes de notre société !
Or, depuis la Révolution française, tous les grands évènements de l'histoire ont été accompagnés de changements profonds et apparents dans la tenue vestimentaire. Et de quoi parle-t-on au juste depuis plusieurs semaines à la commission sur les accommodements raisonnables ? De vêtements ! Alors qu'on voudrait abattre tous les symboles religieux dans l'espace public au nom de présumés grands principes laïques, dont les plus frileux d'entre nous se gargarisent chaque jour devant la commission sur les accommodements raisonnables à grand renfort de médias, on crée un nouvel intégrisme à la carte dans nos écoles publiques. Maintenant que nos jeunes ont leurs polos, à quand un uniforme obligatoire pour nos fonctionnaires afin de sacraliser la suprématie de l'égalité des hommes et des femmes ?
L'égalité ne résiderait-elle pas dans la reconnaissance des différences plutôt que dans l'uniformisation de la tenue vestimentaire ? Le jour où tous les fonctionnaires porteront des chemises brunes, bleues ou noires, nous comprendrons peut-être alors que l'égalité n'est pas nécessairement cette si grande vertu garante de la liberté que nous chérissons tous et que nous ne voulons pas partagée tant elle est précieuse. Plus que l'égalité encore, l'équilibre, celle des droits, est probablement le plus grand rempart de la liberté contre l'intolérance. Elle relativise les droits et libertés de chacun : on l'appelle justice !
Louis Lapointe
Brossard
