Concerts classiques - Vie et mort en direct

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Christophe Huss
Édition du mardi 16 octobre 2007

Mots clés : Société musicale André Turp, Concerts classiques, Musique, Culture, Montréal, Québec (province)

Le meilleur public classique de Montréal, celui des fidèles de la Société Musicale André-Turp, a une nouvelle fois eu droit à un événement de classe internationale. Le baryton allemand Christian Gerhaher présentait hier La Belle meunière, cycle qui passe pour plus candide que Le Voyage d'hiver, mais qui ne l'est point -- ce que le chanteur a très bien compris.

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SOCIÉTÉ MUSICALE ANDRÉ TURP
Schubert: La Belle meunière. Christian Gerhaher (baryton), Gerold Huber (piano).
Salle Redpath, lundi 15 septembre 2007. Diffusion sur Espace musique le 29 octobre à 20h.

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Les poèmes de Wilhelm Müller racontent le voyage (principalement intérieur) d'un meunier itinérant, amoureux éperdu de la fille de son nouveau patron et qui se nourrit de l'espoir d'un amour en retour. Lorsqu'il verra que la donzelle lui préfère le chasseur, le meunier ira se confier à son ami fidèle, le ruisseau, dans lequel il se jettera pour mourir.

Christian Gerhaher est un Liedersänger né. Il possède le timbre, la voix et l'exact dosage entre chant et narration. L'agrément de l'écoute n'a guère d'équivalent en la matière sur la scène musicale depuis Hermann Prey et Dietrich Fischer-Dieskau. La voix de Gerhaher est plus chaleureuse que celle de Dietrich Henschel, moins nasale que celle de Matthias Goerne, plus charpentée que celle de Wolfgang Holzmair.

Mais, surtout, Gerhaher utilise ces facultés vocales pour atteindre des sommets expressifs, sans imiter personne. Ainsi sa prononciation des consonnes «l» (cf. O «Bächlein meiner Liebe») est moins «mouillée» que chez Fischer-Dieskau. L'avant-dernier Lied, dialogue entre le meunier et le ruisseau, devient un monument par l'opposition entre le bouleversant et doux legato -- comme une vallée de larmes -- du meunier et la sagesse du ruisseau. En incarnant le ruisseau, Gerhaher pense à détimbrer légèrement son émission comme pour désincarner le propos. C'est du très grand art, tout comme Ungeduld, enflammé et vocalement parfait, ou ce début de «mort intérieure» qui perce dans Pause.

On ne peut pas dire que l'accompagnateur évolue au même degré de subtilité. Gerhold Huber place la partie de piano en pleine lumière, sans jeux d'ombres ni incarnation de l'élément liquide. Mais il soutient Gerhaher sans faute, ce qui suffit.

Le niveau hors du commun de la prestation vocale rend opportune une interrogation, une incitation à la réflexion plus qu'une critique. Il est frappant de constater à quel point Gerhaher campe ici l'itinéraire d'un véritable Schlemihl (un homme frappé par la déveine dans la culture populaire juive). Dans son visage comme dans son expression vocale, son meunier a perdu la bataille d'avance dès le second Lied. C'est là une vision fataliste ou un peu réductrice, alors que la première moitié du cycle repose davantage, à mon avis, sur un vrai émoi candide.

Cette étrange impression de voir un pauvre hère aller à l'abattoir (à moins qu'il raconte son histoire d'outre-tombe) marque la singularité de l'interprétation de Christian Gerhaher.

Collaborateur du Devoir


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