L'entrevue - Les pilules, solution facile

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Pauline Gravel
Édition du lundi 15 octobre 2007

Mots clés : compagnies pharmaceutiques, médicaments, Catherine Garnier, Science, santé, Québec (province)

La chercheuse Catherine Garnier s'interroge sur notre rapport aux médicaments

Catherine Garnier

Photo: Pedro Ruiz

Les décès liés à la prise de certains médicaments déclenchent des tempêtes médiatiques. On cherche un coupable à punir afin que tout rentre dans l'ordre rapidement. Mais les compagnies pharmaceutiques, les instances gouvernementales, les médecins et les patients ont peut-être tous leur part de responsabilité, fait remarquer la professeure Catherine Garnier de l'UQAM. Ces événements sont beaucoup plus complexes qu'on ne le croit, et le congrès international sur La Chaîne des médicaments que préside Mme Garnier et qui débutait hier à Montréal vise justement à souligner cette complexité. Il met en relief les multiples maillons de cette chaîne allant de la conception d'un médicament à sa consommation, et le rôle de chacun d'eux dans les dérapages qui peuvent survenir.

Directrice du Groupe d'études sur l'interdisciplinarité et les représentations sociales (GEIRSO), Catherine Garnier insiste sur l'importance de situer le médicament au sein de cette chaîne quand survient un problème. «On ne doit pas seulement considérer le problème à l'endroit où il est, car il résulte peut-être d'un manque de vigilance au moment de l'homologation du médicament ou d'une mauvaise utilisation de ce médicament. Il n'est peut-être pas recommandé d'utiliser ce médicament n'importe quand et dans n'importe quelle situation. Ou peut-être encore que les médecins en santé ont eu tendance à le surprescrire», précise-t-elle avant de donner en exemple cette surenchère pour les benzodiazépines, ces psychotropes anxiolytiques qui sont utilisés comme tranquillisants ou somnifères dans le traitement du stress et des états anxieux. «Dans ce dernier cas, il ne s'agissait pas vraiment de la bêtise ou de la méchanceté des professionnels de la santé, mais davantage d'une tendance, parce que, socialement, il y a actuellement un engouement pour l'utilisation des solutions faciles.»

«Si on consulte un médecin parce qu'on ne se sent pas bien et que ce médecin nous répond tout simplement que ça va passer, on doutera de sa compétence, car, dans notre mentalité, le médecin est censé donner des pilules. Or cette mentalité a une incidence terrible sur la relation entre le médecin et son patient, car elle crée des attentes», poursuit Catherine Garnier qui dirige aussi un programme de recherche concertée sur la chaîne des médicaments.

Au cours d'une enquête menée sur les ordonnances d'antibiotiques, d'anti-inflammatoires et d'antidépresseurs rédigées par les médecins québécois, la professeure Garnier a découvert l'énorme pression à laquelle font face les médecins dans leur pratique. Pour illustrer la problématique, elle relate les propos qu'a eus un de ces professionnels lors de l'entrevue. «Quand le vendredi soir, j'ai 15 à 20 personnes qui sont dans la salle d'attente et que chacune d'entre elles exige d'avoir des antibiotiques pour son bébé au cas où, durant le week-end, l'état de l'enfant s'aggraverait alors qu'ils seront dans le fond de leur campagne, comment puis-je leur refuser?»

De plus, les gens consomment souvent les médicaments sans respecter à la lettre la prescription qui leur a été fournie, souligne également la chercheuse. Par exemple, plusieurs personnes interrompent la prise de leurs antidépresseurs au bout de quelques jours voyant qu'ils n'en tirent aucun bénéfice alors que ces médicaments mettent quelques semaines à produire leur effet. Ces mêmes personnes remettent alors en question la compétence de leur médecin, car elles n'auront subi que les effets négatifs du médicament sans ses effets bénéfiques. «Le médicament doit agir et guérir, il est vu dans nos esprits comme forcément bénéfique. Or il a obligatoirement des effets positifs et des effets indésirables, quel qu'il soit», rappelle Mme Garnier.

«Le médecin est de plus en plus considéré comme un simple technicien qui doit associer des symptômes à des molécules qui sont susceptibles d'éviter ces symptômes, poursuit-elle. Devenus des techniciens très spécialisés, les médecins fondent leur pratique sur l'utilisation d'une batterie de tests de toutes sortes. On fait une prise de sang et on discutera avec vous après, alors qu'il aurait probablement été préférable que la discussion ait lieu avant. Si cette discussion n'a pas lieu après, c'est encore plus regrettable.» Les médecins ne reçoivent peut-être pas toute la formation qu'il faudrait pour articuler ces mesures physiologiques avec l'état d'esprit de la personne, déplore Mme Garnier.

La fonction de technicien devient aujourd'hui majeure et supplante celles d'aide et de soutien à la personne affaiblie par la maladie. Notre société technicise tout, on pense même à concevoir des programmes pour Internet permettant aux gens de se médicaliser tout seuls, ajoute-t-elle. «La relation médecin-patient est défectueuse si on la compare à celle de l'époque où le médecin pouvait rester une heure à écouter son patient raconter ses histoires. Cette écoute faisait que son patient allait beaucoup mieux, ce qui veut dire que le médecin n'était pas seulement un donneur de pilules. Le médicament conçu dans sa mission générale est sûrement plus efficace que quand il est perçu uniquement comme modificateur chimique.»

Cathreine Garnier rappelle l'existence de plusieurs études montrant que les gens qui sont très croyants ont des taux de réponse plus élevés à leurs médicaments que ceux qui ne sont pas religieux. L'attitude de la personne malade envers la vie intervient dans le processus de guérison, l'action du médicament ne se fait pas seule. La relation avec le médecin aussi influe, le climat de confiance qui s'instaure avec le médecin aide également à surmonter le mal.

Banalisation du médicament

«On prend des risques avec notre vie et on ne veut pas en assumer les contre-coups. On se tourne vers des recettes miracle, comme le médicament», lance Mme Garnier pour souligner la banalisation du médicament dans notre société. «Et quand surgit un problème, on cherche le diable derrière cette affaire. Il est plus facile de chercher un responsable que l'on punit et que l'on sanctionne. Mais dans notre perspective interdisciplinaire, on se méfie de cette vision manichéenne car on connaît la complexité de la situation, on sait qu'il y a beaucoup d'éléments qui interviennent», dit-elle en mettant en exergue les ratés de l'hormonothérapie pour les femmes ménopausées. «On cherche le responsable, mais il s'agit peut-être d'une suite d'erreurs, d'une façon de se comporter des industriels, des médecins et des patients. Les compagnies pharmaceutiques ne sont pas les seules responsables. Les médecins ont manqué d'esprit critique. L'ostéoporose et les maladies cardiaques que l'hormonothérapie était censée prévenir auraient dû être gérées différemment.»

«Il faut voir le médicament davantage dans l'ensemble de la chaîne, ce qui veut dire qu'à tous les niveaux, les gens qui interviennent peuvent agir de façon intéressée. Mais il faut aussi se rappeler qu'ils sont dans une espèce d'engrenage. Nous sommes dans une société où il y a des intérêts économiques en jeu qui font pression pour que le plus d'individus possible consomment le plus grand nombre de médicaments. Mais il y a aussi des intérêts pour le malade en phase terminale d'un cancer qui espère une pilule miracle.» Tout est nuancé dans les propos de Catherine Garnier.


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