John Manley et Bob Rae

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Chantal Hébert
Édition du lundi 15 octobre 2007

Mots clés : Stephen Harper, conseiller, John Manley, Gouvernement, Canada (Pays)

La nomination de John Manley comme président d'un groupe de travail chargé de conseiller le premier ministre Stephen Harper sur le suivi à donner à la mission canadienne en Afghanistan n'impressionnera guère ceux qui voient le déploiement comme une simple prolongation des efforts du Canada pour se faire bien voir de l'administration américaine. Du temps où il était ministre fédéral, M. Manley était associé à l'aile droite du gouvernement en matière économique et il était considéré comme un des rares ténors libéraux à être ouvertement pro-américain.

Mais le recrutement d'un des personnages les plus respectés de l'ancien régime libéral -- ex-vice premier ministre et réputé pour son franc-parler de surcroît -- ne passera pas inaperçu auprès d'une frange critique d'électeurs centristes qui pourraient faire la différence entre libéraux et conservateurs et majorité ou minorité aux prochaines élections. Ces électeurs sont souvent des orphelins du naufrage de l'ancien Parti progressiste-conservateur en 1993. Leur adhésion au PLC est relativement récente. Depuis 10 mois, bon nombre d'entre eux ont de la difficulté à trouver un terrain d'entente avec Stéphane Dion.

Les avances du chef libéral à Elizabeth May et au Parti vert, ses positions très tranchées sur les dossiers de Kyoto et de l'Afghanistan, son peu d'engouement pour un programme plus musclé en matière de justice n'ont rien pour les mettre à l'aise. À tout prendre, ils sont plus susceptibles de s'identifier à John Manley qu'à Bob Rae, l'ex-premier ministre néo-démocrate désigné critique libéral aux affaires étrangères par Stéphane Dion la semaine dernière. C'est un sentiment que partagent paradoxalement des députés libéraux qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans la position de leur parti!

***

Le Canada n'a plus ces années-ci ce que les anglophones appellent un «parti naturel de gouvernement», c'est-à-dire une formation dont la composition et le positionnement la prédisposent à des victoires électorales à répétition. Le PLC a occupé cette position privilégiée pendant tout le XXe siècle. Leur capacité de faire le pont entre le Québec et le reste du Canada avait alors valu aux libéraux fédéraux d'être au pouvoir plus souvent qu'à leur tour. Ce n'est plus le cas.

L'effritement de la coalition libérale fédérale a commencé bien avant l'arrivée de son chef actuel non seulement à la tête du parti mais dans les rangs de ses figures de proue. La première erreur de Stéphane Dion à cet égard consiste à ne jamais avoir pris acte de cette réalité. La seconde se résume à avoir sous-estimé la détermination de son adversaire conservateur à installer sa propre formation dans l'ancienne niche libérale.

Au lendemain des élections de 2006, bien des libéraux ont voulu croire que la victoire de Stephen Harper constituait une aberration, une usurpation temporaire de la place qui leur revenait de droit. Lors de la course au leadership de l'automne dernier, M. Dion s'est fait le principal champion de cette thèse qui avait le mérite, pour bien des militants, de ne remettre en cause aucun des fondements du credo du parti. Le problème, c'est qu'elle ne tient plus la route et que les libéraux -- à commencer par leur chef -- semblent devoir être les derniers à s'en apercevoir.

Au fil de la décennie pendant laquelle la droite a vécu divisée au Canada, le concept d'un État fédéral à parti unique avait fait son chemin dans les esprits et les comportements. L'habitude de composer avec une autre coalition gouvernementale que celle des libéraux s'était largement perdue. Mais, ces derniers mois, la société civile a commencé à prendre acte de la place de plus en plus incontournable que le Parti conservateur s'est taillée sur l'échiquier fédéral. La décision de John Manley de s'associer au régime Harper frappe peut-être plus singulièrement que la moyenne l'imaginaire libéral, mais elle s'inscrit également dans une tendance lourde.

Le printemps dernier, les Premières Nations ont brisé la glace en acceptant de collaborer avec le ministre Jim Prentice. Plus récemment, le mouvement syndical -- en particulier les travailleurs de l'automobile -- ont jeté quelques ponts avec le gouvernement Harper. Les milieux culturels se sont résignés à la même démarche. Plus le temps passe, plus les écologistes font figure de noyau dur dans leur résistance à tout crin aux conservateurs.

***

Depuis vingt mois, Stephen Harper a entrepris de transformer son parti en parti de gouvernement. Le Discours du trône qui sera lu demain est une étape cruciale de cette métamorphose. Sans égard au fait qu'il sera suivi ou non d'une campagne électorale, il s'agit sans doute du discours le plus important -- tout au moins jusqu'à présent -- de la carrière de premier ministre de M. Harper. Ce sera vraisemblablement le plus révélateur.

En 2006, le chef conservateur avait fait campagne sur un programme tellement modeste qu'il frisait l'insignifiance. La décision de livrer le discours de demain en soirée, pendant les heures de grande écoute, laisse présager une feuille de route plus substantielle. Le texte pourrait signaler l'abandon du clientélisme dont le gouvernement a atteint les limites aussi bien dans les sondages qu'au Parlement, le printemps dernier, au profit d'une vision plus globale.

À la veille d'un Discours du trône destiné, d'une façon ou d'une autre, à constituer un moment-charnière dans la vie du Parlement minoritaire, la question n'est plus de savoir si les conservateurs sont en voie de se transformer en parti de pouvoir. C'est évident. Ce qu'il faut plutôt se demander, c'est si le PLC n'est pas en aussi bonne voie de se métamorphoser en parti d'opposition.
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chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.


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