Le Nobel pour une femme libre

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Caroline Montpetit
Édition du vendredi 12 octobre 2007

Mots clés : Prix Nobel de littérature, Doris Lessing, Livre, Prix, Grande-Bretagne (pays)

«J'aurai eu ainsi tous les prix en Europe, vraiment tous. Je suis ravie de faire le grand chelem. C'est la quinte royale», a déclaré hier Doris Lessing.

Photo: Agence Reuters

Elle a embrassé toutes les causes mais les a tenues en respect avec autant de vigueur. Doris Lessing, proclamée hier Prix Nobel de littérature 2007, sera bien restée libre toute sa vie. À la veille de ses 88 ans, elle est l'écrivain le plus âgé à être récompensé du prix Nobel. Mais qu'importe, elle en paraît dix de moins.

Hier, ce sont les journalistes qui lui ont appris la joyeuse nouvelle, à sa maison de Londres, puisque la vénérable institution suédoise n'avait pas réussi à entrer en contact avec la romancière, sortie plus tôt pour faire des courses. Lessing, qui n'a pas la langue dans sa poche, en a profité pour raconter qu'un proche du comité Nobel lui avait prédit, il y a quelques années, qu'elle ne serait jamais lauréate du prestigieux prix. Peut-être la trouvait-on trop libre, voire trop insolente. La voilà satisfaite et vengée de cet oiseau de mauvais augure... «J'aurai eu ainsi tous les prix en Europe, vraiment tous. Je suis ravie de faire le grand chelem. C'est la quinte royale», a-t-elle dit, affirmant à la blague qu'elle va ainsi «commencer à gagner de l'argent».

Il faut dire que la romancière n'a jamais cessé d'être une critique avertie de la société. Consacrée bien malgré elle icône du mouvement féministe après la publication du Carnet d'or, en 1962, elle prend désormais ses distances par rapport à ce mouvement dont elle n'a jamais été militante, déclarant même que «les femmes sont devenues horribles avec les hommes». «Après avoir fait une révolution, disait-elle dans le journal Le Monde en septembre 2001, beaucoup de femmes se sont fourvoyées, n'ont en fait rien compris. Par dogmatisme. Par absence d'analyse historique. Par renoncement à la pensée. Par manque dramatique d'humour.»

Au moment de la publication du Carnet d'or, Doris Lessing avait été critiquée comme étant «antiféminine» puisque son héroïne tentait de vivre avec la liberté d'un homme. La société d'alors, disait-elle, semblait bien étonnée d'apprendre ce que bien des femmes sentaient et pensaient tout bas. Aujourd'hui, elle dit ne pas aimer les années 60 et regrette que le mouvement féministe se soit alors attardé «à causer et à former des groupes». «J'appelle cela de la gesticulation. L'idéologie et la politique [...] ont fait perdre de vue ses objectifs [au mouvement féministe].» Elle dit d'ailleurs que la technologie, la pilule contraceptive et les appareils ménagers ont «fait beaucoup plus pour la libération de la femme que les idéologues».

Onzième Nobel féminin

Doris Lessing n'est cependant que la onzième femme à recevoir le prix Nobel de littérature, une institution pourtant fondée en 1906 et dont on dit qu'il s'agit d'une récompense plus politique que littéraire. Au moment de la désigner comme lauréate de cette récompense d'environ un million d'euros, le comité Nobel a décrit Doris Lessing comme «la conteuse épique de l'expérience féminine, qui, avec scepticisme, ardeur et force visionnaire, scrute une civilisation divisée».

Doris Lessing a aussi pris ses distances envers le communisme dès 1956, elle qui avait pourtant déjà été membre du Parti communiste anglais. Aujourd'hui, elle dit pourtant que c'est un mouvement qu'elle n'a pas renié, qui était porteur autant d'idéalisme que des horreurs que l'on sait. Dans les années 50 encore, elle est devenue persona non grata en Afrique du Sud, où vivent actuellement sa fille et ses petits-enfants, et en Rhodésie, l'ancien Zimbabwe, d'où elle vient. C'est que dans ses livres, elle a dénoncé la présence coloniale, la dépossession des Noirs par les Blancs et l'apartheid. En fait, l'Afrique, avec ses iniquités et ses injustices, habite tout son oeuvre, largement autobiographique.

Née en 1919 en Iran de parents britanniques mais ayant grandi en Rhodésie, la jeune Doris Lessing a quitté l'école à l'âge de 13 ans. Outre la nature, qu'elle explore avec son frère, c'est dans les livres, importés de Londres, qu'elle trouve refuge. Son père, militaire handicapé, est marqué par la guerre. «Nous sommes tous des produits de la guerre, dira-t-elle plus tard. Nous sommes tordus et pervertis par la guerre, mais nous l'avons oublié.» Dans son dernier roman, Un enfant de l'amour, reviendra ce père silencieux et détruit à jamais.

À 15 ans, Doris Lessing, en conflit avec sa mère, quitte le domicile familial. C'est une fois en Grande-Bretagne, mère de trois enfants et deux fois divorcée, qu'elle publie son premier roman, Vaincue par la brousse. Elle n'a pas cessé de publier par la suite, notamment Les Enfants de la violence, dans lequel est mis en scène l'éveil de la conscience d'une jeune femme, et aussi Dans ma peau, une autobiographie. Son dernier roman, Un enfant de l'amour, vient d'être traduit en français chez Flammarion. On y retrouve encore le thème des classes et de la condition sociale. Doris Lessing affirme toutefois ne pas vouloir faire de politique dans ses livres mais tenter, tout simplement, d'écrire des romans.


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L'univers de Doris Lessing - par réjean hinse (réjeanhinse@sympatico.com)
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Le vendredi 12 octobre 2007 12:00

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Le vendredi 12 octobre 2007 07:00

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