Mémoires vives
Mots clés : Shoah, Simone Veil, France (pays)
Il y a trois classes de personnalités politiques en France: l'impopulaire, la populaire et celle de Simone Veil. À 80 ans, la dame immensément respectée jouit d'un statut à part, à elle seule réservé. Simone Veil incarne une sorte d'icône de la nation, tout en haut de la liste des héros.
«Je suis effectivement la personnalité la plus populaire de France», a souligné Mme Veil hier, devant une table de journalistes, mais en se servant de cette donnée comme preuve de la place enviable des citoyens d'origine juive dans son pays. «La présence des juifs dans toutes les fonctions est importante en France: dans les médias, dans la chanson, dans les professions médicales ou le droit, partout.»
Surtout, elle a tenu à répéter que la discrimination la plus forte touche maintenant les Français d'origine arabe ou musulmans. «En France, actuellement, il vaut cent fois mieux être juif que musulman», a-t-elle tranché en parlant de cette communauté comptant six millions de personnes, dix fois plus que celle des Français juifs. Pour elle, les manifestations hexagonales d'antisémitisme, quand il s'en trouve, concernent moins la vieille frange de l'extrême droite qu'une certaine gauche férocement anti-israélienne, jusqu'à l'antijudaïsme. On observe la même tendance au Québec.
L'infatigable défenderesse des droits de la personne passe la semaine de ce côté-ci de l'Atlantique Nord. L'Université de Montréal lui remet aujourd'hui un doctorat honorifique. Hier, elle était l'invitée d'honneur de la Fondation Azrieli, qui lançait sa collection des mémoires de survivants de l'Holocauste. Des centaines d'invités ont assisté à l'événement inaugural, sous haute sécurité, en la salle du Gesù, à Montréal.
La première mouture des souvenirs de Canadiens ayant survécu au génocide compte six ouvrages. La Fondation de l'architecte et promoteur immobilier David J. Azrieli, lui-même rescapé de la catastrophe, a déjà reçu 170 propositions de manuscrits.
«Notre programme vient de notre coeur, expliquait hier Naomi Azrieli, fille du fondateur de l'organisation philanthropique. Nous voulons que les Canadiens et les gens de la communauté juive puissent savoir ce qui s'est passé.» Les six premiers volumes, regroupés dans un coffret, seront distribués gratuitement aux bibliothèques publiques du pays.
Mme Veil elle-même lancera ses propres mémoires à la fin du mois, en France. «Je vais traiter de mon expérience des camps dans un chapitre. C'est moins une autobiographie qu'une réflexion sur notre temps que je vais publier.» Elle a refusé de s'étendre sur le sujet, sauf pour donner un exemple de «comportement» dont elle traite, le fait qu'«il ne se passe plus rien» au Parlement européen de Strasbourg, qu'elle a présidé entre 1979 et 1982.
Du même souffle, elle avouait être restée très attachée à Si c'est un homme, le premier et le plus émouvant récit du survivant italien Primo Levi, publié quelques mois après son retour d'Auschwitz. «Un tout petit livre où tout est dit», a-t-elle résumé en précisant ne pas «avoir souvenir» d'avoir croisé des déportés italiens dans le complexe concentrationnaire.
Environ 76 000 Français ont été déportés sous le régime de Vichy vers les camps de travail ou de la mort. À peine 2500 en sont revenus, pour la plupart des jeunes. Montréal abrite une des plus importantes communautés de survivants au monde. Cette communauté compte encore 8000 membres, ce qui en fait la plus forte après celles d'Israël et de New York.
La métropole abrite aussi des survivants d'autres génocides du XXe siècle, des Rwandais et des Cambodgiens ayant échappé aux massacres. Mme Veil refuse d'entrer dans le compte sinistre des comparaisons. «Je crois que tous les génocides sont différents et qu'on ne rend service à aucun en les amalgamant, a-t-elle dit. Celui du Cambodge visait les intellectuels ou les gens perçus comme tels. Celui du Rwanda concerne deux groupes en tensions depuis des décennies, des tensions d'ailleurs alimentées par les puissances coloniales belge et française. Le génocide des juifs visait l'extermination de personnes pour leurs origines raciales. Assimiler et comparer ces tragédies n'a pas de sens. Il faut plutôt chercher à les comprendre dans leurs différences.»
Elle s'est aussi interrogée sur le «devoir d'ingérence» et d'autres notions similaires qui ne font parfois, peut-être, qu'«accentuer les conflits». Pour elle, la paix, le pardon et les solutions de réconciliation nationale demeurent autrement plus souhaitables.
«Je pense que Nelson Mandela demeure le grand sage de notre temps», a-t-elle finalement souligné en parlant du dirigeant de la lutte anti-apartheid devenu le président de l'Afrique du Sud (1994-99). «Je ne dis pas qu'il ne faut jamais partir en guerre. Il fallait partir en guerre contre Hitler. Mais je dis que la guerre n'est pas nécessairement la bonne méthode pour arriver à résoudre de très profonds conflits.»
Vos réactions
Merci Maria Gatti - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le jeudi 11 octobre 2007 15:00
Veil sans le mythe de la gauche antisémite - par Maria Gatti
Le jeudi 11 octobre 2007 09:00
Soutien à Sarkovy - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le jeudi 11 octobre 2007 08:00
Entre Veil et Bush...Veil ! - par Gilles Bousquet
Le jeudi 11 octobre 2007 07:00

