Opinion
Il y a 40 ans, Ernesto Che Guevara trouvait la mort en Bolivie - Le Che est toujours bien vivant
Mots clés : anniversaire, révolution cubaine, Ernesto Che Guevara, Socialisme, Décès, Cuba (pays), Bolivie (Pays)
Il y a 40 ans aujourd'hui, le guérillero argentin Ernesto Che Guevara tombait sous les balles de l'armée bolivienne après avoir tenté de répandre la révolution socialiste dans l'ensemble de l'Amérique latine. Figure incontournable, pour ne pas dire mythique, de la révolution cubaine de 1959, Guevara est exécuté le 9 octobre 1967 à La Higuera, en Bolivie. Quatre décennies plus tard, le Che est toujours vivant. Le culte de personnalité du révolutionnaire est bien entretenu, à commencer par l'État cubain qui s'occupe de maintenir la flamme bien vivante.
Quarante ans après sa mort, la question demeure toujours aussi épineuse, même si, à mon humble avis, Che Guevara n'était ni un ange ni un démon. Il était d'abord et avant tout un révolutionnaire avec tout ce que cela comporte comme obligations et comme contradictions. Poser la question aux Cubains en exil, aux militants anticommunistes ou encore aux réfugiés provenant de pays communistes, c'est risquer de se faire répondre que le Che a mené une vie de meurtrier, de tueur à gages et de terroriste. Poser la question à la plupart des marxistes, des anarchistes et des altermondialistes ainsi qu'au président du Venezuela, Hugo Chávez, c'est risquer d'entendre que Guevara demeure une source constante d'inspiration et que son héritage marquera notre monde pour les décennies à venir.
Un peu d'histoire
Ayant fait la connaissance de Fidel Castro au Mexique à l'été 1955, Guevara, sensible depuis quelques années déjà aux inégalités sociales qui sévissent en Amérique latine, plonge tête première dans la guérilla et la révolution cubaine au point d'en devenir l'un des chefs de file. Débarqués à Cuba en novembre 1956, les rebelles entreprennent une lutte non conventionnelle en choisissant la guérilla comme stratégie militaire devant les mener au renversement de la dictature de Batista et à la victoire de la révolution cubaine en janvier 1959. [...] La grande majorité des biographes de Che Guevara s'entendent pour dire qu'il se montre très sévère face aux actes d'indiscipline, de trahison, de vol et de crimes au sein même de la guérilla.
Le 17 février 1957, la guérilla cubaine découvre qu'elle est infiltrée par un agent à la solde du dictateur Fulgencio Batista. Elle découvre qu'un certain Eutimio Guerra avait donné la localisation du groupe, ce qui avait permis à l'armée régulière de bombarder leur position et de déstabiliser de façon significative les guérilleros. Castro donne aussitôt l'ordre de fusiller l'individu pour trahison. C'est le Che lui-même qui l'exécutera en démontrant, dit-on, une froideur et une dureté face aux crimes de guerre, ce qui a grandement contribué à le rendre célèbre.
À l'inverse, le Che fait preuve d'une tolérance remarquable à plusieurs reprises en ce qui concerne les erreurs involontaires de ses propres troupes et face aux prisonniers ennemis. Les témoignages sont nombreux concernant ses interventions auprès de Castro pour faire éviter des exécutions. Quant aux soldats ennemis blessés, il les soigne lui-même, pour ensuite les relâcher, non sans avoir tenté de les convaincre d'abandonner l'armée de Batista au profit de la révolution cubaine, et ce, au risque de les voir transmettre de l'information privilégiée.
Le Che intransigeant
Guevara se distingue également en intégrant dans ses troupes de nombreux paysans cubains et afro-cubains qui composent, à cette époque, la couche de population la plus marginalisée du pays. À l'inverse, on entend des témoignages qui font réfléchir. Luciano Medina, aujourd'hui âgé de 81 ans, a servi sous les ordres de Fidel Castro. Selon lui, Guevara traitait mal les gens. «Un jour que je lisais Sélection du Reader's Digest, peinard dans mon hamac, le Che, furieux, m'arrache la revue des mains et s'écrie: "Pas de journaux impérialistes ici!" Aussi, un matin vers 9h, nous débouchons au Rancho Claro, une petite exploitation de café appartenant à un certain Juan Perez. Aussitôt, le Che accuse le fermier d'être un mouchard à la solde de la dictature de Batista. En réalité, le seul tort de ce pauvre homme était de dire tout haut et fort qu'il n'adhérait pas à la révolution. Il sera exécuté par les armes une heure plus tard devant sa femme et ses trois enfants», a mentionné Medina à la revue L'Express tout récemment.
Nommé commandant par Castro en juillet 1957, Che Guevara est alors à la tête d'une section de 26 guérilleros. On dit de lui qu'il est un commandant exigeant. Exigeant vis-à-vis de ses hommes. Exigeant vis-à-vis de lui-même. Autant certains hommes de sa section demandent leur transfert pour une autre colonne, autant d'autres souhaitent rester auprès de lui. Guevara se fait tantôt dentiste, tantôt médecin -- il a d'ailleurs étudié en médecine -- et, lors des périodes d'accalmie, il assure des cours d'alphabétisation et de littérature politique.
¡Hasta la victoria siempre!
Fin décembre 1958, le régime de Batista ne tient qu'à un fil. Che Guevara mène ses troupes vers Santa Clara, alors que Fidel Castro se dirige vers la capitale La Havane. Bien que les troupes de Batista soit dix fois plus nombreuse que les guérilleros (3500 contre 350), l'armée du dictateur est en déroute et son pouvoir s'effondre tel un château de cartes. L'offensive concertée des troupes de Guevara et de Castro provoquent donc la chute du régime de Batista qui s'enfuit vers la République dominicaine. En ce début d'année 1959, la révolution cubaine est triomphante.
Quant au Che, il se voit offrir un poste prestigieux dans ce gouvernement révolutionnaire cubain. Castro le nomme responsable des jugements des partisans de Batista. Les sources varient d'un historien à l'autre, mais le Che aurait signé entre 156 et 550 ordres d'exécution, sans qu'il y ait de procès. Les accusés sont pour la plupart des officiels du régime de Batista. Ils sont tenus responsables d'une répression sanglante qui aurait fait au moins 20 000 victimes.
Un peu comme les bolcheviks sous Lénine, à l'époque de la révolution russe, Cuba nationalise intensivement divers secteurs d'activités et restreint les libertés individuelles afin de s'assurer que la révolution ne puisse être sabotée. La menace d'une invasion américaine plane toujours au-dessus de la tête de Cuba. Le nouveau régime devient plus autoritaire et s'approche de son grand frère l'URSS, ce qui amène les États-Unis à décréter un embargo économique contre Cuba en 1962, qui perdure encore jusqu'à ce jour.
Ernesto Guevara cumulera les fonctions de responsable de l'Institut national de la réforme agraire, de président de la Banque nationale de Cuba et de ministre de l'Industrie. Très tôt, le Che ne semble pas à son aise, plus attiré par la lutte armée et la libération de l'Amérique latine du joug impérialiste américain que par une carrière politique.
Mais Guevara s'avère un piètre politicien. Il se démarque davantage par ses discours enflammés sur la politique étrangère des États-Unis, discours prononcés aux quatre coins du globe, et par sa promotion de la révolution cubaine et de sa conception de l'homme nouveau, concept axé non seulement sur une révolution économique de l'État socialiste, mais sur une révolution personnelle et morale.
Au fil du temps, plus particulièrement lors du débarquement de la Baie des Cochons et de la crise des missiles de Cuba, le Che se désillusionne de la politique, alors qu'il se met à craindre autant l'impérialisme soviétique que l'impérialisme américain. En décembre 1964, la coupe déborde lorsque Guevara prononce un discours à New York comme chef de la délégation cubaine à l'ONU. À son retour à Cuba, le Che disparaît et commence sa nouvelle vie de clandestin.
Exporter la révolution
Guevara, tel Leon Trotsky à une autre époque qui ne jurait que par la révolution permanente, souhaite exporter la révolution cubaine au-delà de l'île. On le retrouve en pleine guérilla au Congo, à la tête de guérilleros qui ne sont pas prêts à se libérer. Après quelques mois d'errance, il entre clandestinement en Bolivie en novembre 1966, persuadé que les conditions d'exportation de la révolution cubaine sont au point.
Cependant, Guevara doit faire la révolution avec des troupes mal entraînées, mal équipées et peu motivées. Isolé par l'armée bolivienne et abandonné par le parti communiste bolivien, Guevara, après 11 mois d'activités en Bolivie, est pris d'embuscade en embuscade. Guevara est fait prisonnier le 8 octobre 1967 à La Higuera et sera exécuté, à l'âge de 39 ans, par un soldat de l'armée bolivienne, le lendemain. Son corps sera rapatrié à Cuba 30 ans plus tard, en 1997, alors que Castro, aujourd'hui âgé de 81 ans, lui rend un hommage national.
L'auteur Christopher Hitchens, un inconditionnel de la révolution cubaine dans les années 1960, résume la vie de Che Guevara en ces mots: «Le statut d'icône historique du Che a été assuré parce qu'il a échoué. Son histoire est une histoire de défaite et d'isolement, et c'est pourquoi il est si séduisant. Aurait-il vécu, et le mythe du Che serait mort depuis longtemps.» Une chose est sûre: Ernesto Guevara inspire et soulève encore des passions en un siècle où les personnages dévoués se font plutôt rares.

