Avec le temps, la solitude
Mots clés : conditions de vie, Marguerite Blais, Personne âgée, Commission d'enquête, Canada (Pays), Québec (province)

Photo: Agence France-Presse
Ces mots ont profondément touché Marguerite Blais, la ministre responsable des aînés, qui en a fait le symbole de la solitude qui étouffe une majorité de personnes âgées. Aux audiences montréalaises, mardi dernier, un commentaire sur deux abordait de front ce désespoir froid qui use l'âme, la santé et le coeur. Pour le Dr Réjean Hébert, qui agit comme expert pour cette consultation publique, il est clair que cet isolement n'a pas été choisi, mais imposé par une société qui refuse de vieillir et, par conséquent, nie la vieillesse.
Le fait que la commission Bouchard-Taylor attire tous les regards jusqu'à rendre invisible la consultation publique sur les conditions de vie des aînés est à son sens très révélateur. «Les médias sont le reflet de l'attitude de la société envers les personnes âgées. Je trouve qu'on a là une belle illustration que les personnes âgées ne sont pas considérées comme des citoyens à part entière et qu'on les laisse sciemment en marge de la société», s'indigne le doyen de la faculté de médecine et des sciences de la santé de l'Université de Sherbrooke.
Pourtant, la majorité des aînés québécois est active et mieux portante que jamais. En tout, 87,8 % vivent encore dans leur domicile, ce qui ne laisse que 130 000 personnes dans nos CHSLD, résidences privées ou autres ressources intermédiaires. Au Canada, on estime que la contribution fiscale des aînés s'est élevée à 2,2 milliards de dollars, tandis que leur travail bénévole est évalué à 3,1 milliards de dollars. On les retrouve aussi de plus en plus nombreux sur le marché du travail alors que 16,4 % des hommes et 8,1 % des femmes de 65 à 69 ans sont toujours en poste.
Le problème, c'est que cet apport est rarement reconnu par la société, note le responsable du certificat en gérontologie de l'Université de Montréal, le chercheur Louis Plamondon. «On ne parle jamais des personnes âgées, sinon pour dire qu'elles sont maltraitées ou qu'elles coûtent horriblement cher au système de santé. On ne parle jamais du fait que ces gens rendent des services, qu'ils font tourner l'économie. Non, on les présente toujours comme des victimes ou comme un fardeau pour la société.»
Une pauvreté silencieuse
Les médias ne sont pas les seuls à véhiculer ces préjugés usés à la corde. Nos productions culturelles en sont elles-mêmes imprégnées. «Au cinéma, à la télévision, c'est pareil. Le contenu est tellement jeune, c'est à croire que le Québec n'a d'oreilles que pour les 30 ans et moins», note le gérontologue. Pour lui, il appert que la réalité des aînés est souvent niée, particulièrement celle de la femme âgée, seule et désespérément pauvre. Le Dr Hébert abonde en ce sens. «Il est clair, et c'est particulièrement vrai parmi les femmes âgées, qu'il y a là une pauvreté silencieuse qui isole et qui n'est pas assez dénoncée.»
Louis Plamondon, qui coordonne aussi le Réseau Internet francophone Vieillir en liberté (RIFVEL), a d'ailleurs choisi de faire de la femme âgée son cheval de bataille dans le mémoire qu'il présentera à la consultation. «On l'a vu dans les audiences publiques, les personnes les plus fragiles, ce sont surtout des femmes. Rappelons-nous d'ailleurs que ce sont elles qui forment aussi les trois quarts de la population des CHSLD et 80 % de celle des HLM.» Ces femmes, qui sont nos mères, nos grands-mères, nos tantes, nos soeurs, comment se fait-il qu'on ne les entende pas?
Pour le Dr Hébert, le peu de moyens dont elles disposent y est pour beaucoup. «L'absence de revenus isole les personnes âgées parce qu'elles ne peuvent pas vraiment participer à la société. Il y a aussi des problèmes de logement, qui en sont le corollaire. Je pense que, quand on n'a pas de revenus suffisants, il faut se résoudre à dépendre des logements sociaux où il y a des problèmes criants.» En effet, la vétusté des installations, leur nombre insuffisant et leur manque de ressources sont revenus comme une litanie pendant les premières audiences.
C'est que la liste des griefs est longue, raconte Charles Durand, qui habite un HLM qu'il qualifie lui-même de «vieillissant». À Montréal, on estime à 26 ans l'âge moyen des HLM. L'usure du temps, lié à un entretien minimal, a rendu ces bâtisses dangereuses, a-t-il affirmé pendant les audiences où il était venu parler de la solitude des gens qui logent dans ce type d'habitation. «C'est beau les organismes qui s'occupent de fêter Noël ou l'Action de grâces avec les vieux, mais le reste de l'année, des gens continuent à mourir dans l'indifférence, seuls, et on les trouve des jours plus tard, quand ça commence à sentir.»
Les gens qui sont hébergés dans des CHSLD, où des soins quotidiens sont prodigués, ne sont pas à l'abri de cette indifférence, qui peut parfois frôler l'insensibilité, dénonce Louis Plamondon. Le gérontologue est en effet appelé à enquêter régulièrement dans les établissements et, à chaque fois, son coeur se serre. «Quand on m'appelle, c'est toujours en temps de crise et, dans ces moments-là, il n'est pas rare que je découvre des scènes de crime, carrément.» Au banc des accusés: toujours le manque de ressources. «Notre système est en perdition, il ne faut pas avoir peur de le dire. Il manque toujours six heures/soins par client en moyenne. Ça, c'est documenté, deux fois plutôt qu'une.»
Cul-de-sac
Même les plus chanceux, ceux dont la santé leur a permis d'obtenir l'une des rares places dans un logement à prix modique, comme un HLM ou une coopérative d'économie sociale, ont du mal à boucler leurs fins de mois. Micheline Girard représente une association de gens âgés qui reçoivent une allocation de secours. Le montant accordé est si restreint qu'ils doivent souvent se résoudre à couper le chauffage ou encore à réduire ce qu'il y a dans leur assiette pour payer leur loyer. Devant la commission, elle a réclamé un haussement substantiel des plafonds actuels. «Autrement, c'est un cul-de-sac de pauvreté perpétuel qui finit par envoyer les gens en masse dans le système de santé où ils restent coincés!»
La pression sur le système de santé est réelle. Mais elle n'est pas sans solution, croit le Dr Hébert qui milite pour un virage en faveur des soins à domicile. «Ça fait des années que je dis qu'il faut recentrer le système de santé vers les soins à domicile de façon à pouvoir désengorger les hôpitaux et les établissements.» Selon lui, maintenir les gens à la maison, mais avec des soins adéquats, est une vraie solution de rechange. «Pour cela, il faudra toutefois augmenter la contribution de l'État, soutenir les organismes communautaires et favoriser le développement des entreprises d'économie sociale.»
Louis Plamondon, lui, mise en priorité sur le développement de logements sociaux dédiés aux femmes seules et sans revenus. «Quand on donne de l'argent, qu'on augmente les revenus, ça coûte horriblement cher. Nous, on a compris, bien après le FRAPRU, que si on mettait en branle du logement social prioritaire pour les femmes de plus de 60 ans à faible revenus, on réglerait une bonne partie du problème», raconte l'universitaire en faisant valoir les vertus d'une approche alliant prévention, suivi, entraide collective et services à domicile.
Tous ces beaux projets devront toutefois se faire avec la collaboration des aînés, qui devront avoir leur mot à dire, prévient le Dr Hébert. «Pour que cette participation active se concrétise, ça prend des conditions de base, mais pour cela il faut que la société ménage des conditions pour accueillir les personnes âgées afin qu'elles prennent leur place, pas toute la place, mais au moins celle qui leur revient.»
C'est que l'indifférence envers nos aînés est bien souvent accompagnée d'une approche infantilisante à leur égard. Suzanne Senécal vit dans une OSBL pour les 60 ans et plus. À son arrivée, elle a eu l'idée de fonder une association de locataires, idée d'emblée appuyée par plusieurs. Mais les propriétaires ont toujours refusé de reconnaître cette association, ce qui a fini par diviser les troupes et favorisé l'instauration d'un système de privilèges. «Pourquoi, parce qu'on est vieux, on nous enlève le droit de nous prendre en main? C'est injuste!», a-t-elle dénoncé, mardi dernier, la voix tremblante d'une colère mal contenue.
Le temps est venu de rétablir le dialogue, croit la sociologue Sheila Goldbloom, qui agit aussi comme expert au côté de la ministre Blais. «Notre objectif, c'est de faire de notre troisième âge un véritable âge d'or. Pour l'instant, on en est loin. Il y a trop de souffrance, trop de solitude, trop d'angoisse.» Pourtant, le Québec n'a pas les moyens de se passer de ce capital, croit le Dr Hébert. «Lorsqu'on prend sa pension de vieillesse, à 65 ans, il reste encore une vingtaine d'années à vivre. Il faut que ce soit une vie remplie, une vie utile. C'est une autre étape de la vie et il faut la meubler, la préparer et je pense qu'il faut que la société accepte la contribution de ces gens-là, qu'elle soit bénévole ou même rémunérée.»
Vos réactions
À ceux qui lisent cet article - par D D
Le samedi 27 octobre 2007 19:00
"Je suis invisible"... . - par Marcel (Fafouin) Blais
Le lundi 08 octobre 2007 10:00
Suggestion - par Maurice Monette (monmau@globetrotter.net)
Le dimanche 07 octobre 2007 21:00
À la commission - par Philippe Champagne
Le dimanche 07 octobre 2007 21:00
Une suggestion pour mme la ministre - par Rino St-Amand (rinohohoh@yahoo.ca)
Le samedi 06 octobre 2007 19:00
Seule la logorrhée est de trop! - par Réjean Grenier (rgrenier@questzones.com)
Le samedi 06 octobre 2007 17:00
carrousel des hirizons inc - par Antoine Beaulé
Le samedi 06 octobre 2007 15:00
carrousel des hirizons inc - par Antoine Beaulé
Le samedi 06 octobre 2007 15:00
... et incommunicabilité. - par Yves Bélanger
Le samedi 06 octobre 2007 12:00
Inclusions? - par Michel Leclaire (leclaire.michel@sympatico.ca)
Le samedi 06 octobre 2007 11:00
Pourquoi ridiculiser la parole des citoyens? - par Raymond Saint-Arnaud
Le samedi 06 octobre 2007 11:00
La pauvreté n'est pas qu'une question d'argent - par Michel Leclaire (leclaire.michel@sympatico.ca)
Le samedi 06 octobre 2007 10:00
De l'action s.v.p. ! - par Gilles Bousquet
Le samedi 06 octobre 2007 09:00
Une explication plus globale - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le samedi 06 octobre 2007 08:00
Les faits divers comme les chien écrasés - par claude Camps
Le vendredi 05 octobre 2007 23:00

