Les chemins fumants de Stephen Harper

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Gil Courtemanche
Édition du samedi 06 et du dimanche 07 octobre 2007

Mots clés : politique canadienne, FBI, Stephen Harper, Démocratie, Drogue, Canada (Pays)

Les deux nouvelles tombées jeudi n'ont aucun lien entre elles, et pourtant. À Winnipeg, dans un local de l'Armée du Salut, Stephen Harper, premier ministre de tous les ministères, roitelet de tout ce qui se fait à Ottawa, a dévoilé la nouvelle politique canadienne de lutte contre la drogue. Un programme de 65 millions de dollars qui, en des temps plus démocratiques, aurait été annoncé par le ministre responsable ou dans un simple communiqué de presse.

On apprenait à peu près au même moment que deux pacifistes américaines avaient été refoulées à la frontière canadienne parce que leur nom figurait sur une liste du FBI américain, une liste qui comprend surtout des noms de mafieux et de personnes soupçonnées de terrorisme, autrement dit une liste consacrée aux criminels dangereux.

L'une d'elles s'appelle Medea Benjamin et a vraiment le profil d'une femme dangereuse pour la sécurité canadienne. Elle a mis sur pied dans la région de San Francisco une ONG qui tentait de développer le commerce équitable et organisait des voyages socioculturels dans les pays pauvres. Choquée et bouleversée par le gâchis américain en Irak, elle a quitté cette organisation pour se joindre à un groupe de femmes pacifistes, Code Pink, qui s'est installé à Washington et qu'on voit souvent manifester devant la Maison-Blanche, ce qui est interdit. Elles sont présentes à toutes les audiences du Congrès où on discute de la marche de la guerre et interrompent souvent les généraux et les responsables en leur criant de «dire la vérité». Bien sûr, elles sont alors expulsées, arrêtées et condamnées à une petite amende. Puis, elles reviennent dans leur costume rose et recommencent à hurler leur mécontentement. Disons que ces femmes sont au pire des pacifistes tonitruantes coupables de crimes d'interruption de discours menteurs.

Au début des années 70, les objecteurs de conscience étaient autrement plus violents. Pour s'opposer à la guerre au Vietnam, ils brûlaient le drapeau américain et leur carte de service militaire sur les marches du Capitole. Ils devenaient des déserteurs aux yeux de la justice militaire américaine et se réfugiaient au Canada, qui les accueillait poliment. Des milliers d'entre eux vivent aujourd'hui à Vancouver, Toronto et Montréal et sont devenus de bons citoyens canadiens. Quant à Mme Benjamin, si elle souhaite revenir au Canada, elle devra payer 200 $ pour un permis de séjour de trois jours et se soumettre à un «processus de réhabilitation» qui comprend un long interrogatoire sur son passé «criminel» et la prise de ses empreintes digitales. Bref, dans ce pays de plus en plus américain, la protestation et le pacifisme sont devenus des crimes qui interdisent l'entrée sur le territoire.

Nous avons aussi appris jeudi que Stephen Harper conservera ses vieux vinyles des Beatles même si ses enfants se questionnent sur certaines paroles qui font l'éloge de substances interdites. Voilà un bel exemple d'ouverture d'esprit chez le premier ministre, une tolérance qui se limite aux paroles de chansons. Pour les pauvres ados qui seront tentés de suivre les chemins fumants des Fab Four, ce sera tolérance zéro. Il est loin, le temps où les gouvernements Chrétien et Martin songeait à décriminaliser la possession simple de marijuana. Les temps ont changé et les policiers l'ont bien senti. En 2006, dans les principales villes du Canada, dont Montréal, les arrestations pour possession simple de cannabis ont augmenté de 20 à 50 %, selon les villes. En même temps, une étude de l'UNICEF découvrait que le Québec est le champion de la consommation de cannabis dans les pays industrialisés. Selon cette étude, 40 % des ados de 11 à 15 ans en consomment de temps à autre. Ce ne sont pas des toxicomanes mais des consommateurs occasionnels. Toutefois, sous la férule de M. Harper, ils seront considérés comme de véritables criminels. C'est presque la moitié de nos ados qui risquent de se retrouver avec un dossier criminel. M. Harper a aussi annoncé qu'on instaurera des peines minimales pour les revendeurs. L'ado qui achète cinq joints et qui en vend trois à des copains deviendra un revendeur tout comme un membre des Hell's Angels.

Dans la lutte contre la drogue, dans sa lutte contre la criminalité chez les jeunes, dans son approche de la sécurité aux frontières, le gouvernement conservateur a résolument adopté l'approche américaine de la répression et des incarcérations de plus en plus longues. Aux États-Unis, cette politique n'a rien changé au taux de criminalité et a eu pour effet d'accroître de façon vertigineuse la population des prisons. Les États-Unis sont le pays qui compte par habitant la plus forte population carcérale de tous les pays industrialisés. Et, bien sûr, la majorité est constituée de membres des minorités et de pauvres qui n'ont pas les moyens de se payer des avocats compétents. Voilà dans quelle voie le gouvernement conservateur minoritaire veut mener le Canada. Et pendant ce temps, à Ottawa, l'opposition cherche désespérément un truc pour éviter les élections et permettre à Stephen Harper de poursuivre son américanisation du Canada.

***

La fin de semaine dernière, je me suis rendu dans le Bas-du-Fleuve pour faire trois lectures. À Amqui, Trois-Pistoles et Métis, j'ai été accueilli et accompagné par des animateurs culturels, des fous du livre, des bénévoles enthousiastes, qui font des miracles avec les maigres moyens que leur accordent presque de manière condescendante les bailleurs de fonds culturels. Les subventions se font rares et minces, les cachets ne sont pas mirobolants et les régions ont de plus en plus de difficulté à attirer chez elles des écrivains connus. Je voulais seulement souligner le courage et la détermination de ces gens qui tentent de faire vivre des lieux trop souvent oubliés par les pouvoirs publics.


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