Le fin stratège se serait-il trompé?
Mots clés : Stephen Harper, Stéphane Dion, Parti politique, Canada (Pays)
Quand le premier ministre Stephen Harper a décidé de demander la prorogation de la session parlementaire, certains obser-vateurs ont conclu que c'était pour développer de nouveaux projets. D'autres ont plutôt vu dans ce geste une tentative de préparer le terrain pour des élections en Ontario. Personnellement, je pense plutôt que le choix de laisser les députés rester chez eux un mois de plus était un aveu tacite de la part du premier ministre. Ce faisant, il reconnaissait avoir perdu le contrôle du Parlement et l'appui du public, en dépit d'une opposition officielle fragilisée par son chef, Stéphane Dion.
En réalité, M. Harper a réalisé la déconcentration la plus radicale de l'autorité du premier ministre dans l'histoire canadienne. En moins de deux ans, il a cédé deux pouvoirs significatifs, acquis au Royaume-Uni avec l'érosion de la prérogative de la couronne et incorporés aux conventions constitutionnelles du Canada en 1867. Contre les conseils de la fonction publique à Ottawa, M. Harper a accordé le dernier mot sur le déploiement des forces canadiennes à la Chambre des communes. En instaurant des élections à date fixe, il a aussi vicié un élément principal du rapport de force dans un système parlementaire.
Est-il possible que M. Harper -- réputé pour être un bon stratège, tant auprès de ses amis que de ses ennemis -- n'ait pas prévu les ennuis qu'il aurait une fois que la menace d'un scrutin aura été aussi diluée? À moins que notre premier ministre n'ait secrètement caressé le projet de gouverner en tant que chef consensuel? Si oui, l'avenir de la mission canadienne en Afghanistan lui fournira une occasion en or de combiner bonne politique et bonne gouverne quand le Parlement reprendra son travail, dans deux semaines.
La dernière séance aura laissé un goût amer à M. Harper, qui aura compris, dans un système parlementaire, que si le gouvernement ne prend pas les devants, les partis d'opposition combleront le vide. Hier, M. Harper a aussi indiqué qu'il avait repensé à son refus de soumettre le sort de la mission afghane à un vote en chambre avant qu'un consensus n'émerge. C'est sage de sa part, car si des élections devaient avoir lieu avant ce vote, les partis d'opposition pourraient faire campagne en agitant le spectre d'un gouvernement conservateur majoritaire, en particulier au Québec et en Colombie-Britannique, où le sentiment antiguerre est très fort.
Comme je l'ai déjà écrit dans ces pages, l'idéal pour M. Harper consisterait à profiter d'un discours du Trône vraisemblablement rempli de bonbons électoraux pour annoncer son intention d'aller chercher l'autorisation parlementaire de négocier un nouveau mandat de mission au-delà de 2009. Cette proposition inclurait la demande d'une plus grande participation militaire de la part de nos alliés de l'OTAN, qui, comme on aime à le répéter dans les cercles militaires, sont tous très intéressés à prendre la responsabilité... de la logistique. Le mandat comprendrait également des objectifs de développement ainsi que des repères précis pour mettre fin à la corruption, stimuler la réconciliation politique interne et remettre la responsabilité de la sécurité à la police et aux militaires afghans.
Il est probable que le NPD et le Bloc québécois maintiendront leur ligne dure en ce qui a trait à l'Afghanistan. Il reviendra donc à M. Dion -- qui cherche à pousser les conservateurs à inscrire la nécrologie de la mission en cours dans leur discours du Trône -- de saisir la main tendue par M. Harper s'il veut éviter des élections. Ce n'est que justice puisque c'est le gouvernement de Jean Chrétien, au sein duquel M. Dion a servi, qui avait envoyé nos soldats combattre aux côtés des troupes américaines pour évincer le gouvernement taliban, en 2001. Et c'est de cette décision que découle aujourd'hui la responsabilité du Canada d'aider à rebâtir l'Afghanistan.
Aujourd'hui, nos soldats se trouvent à Kandahar, où ils ont été déployés par Paul Martin. Leur mandat a récemment été renouvelé par les Nations unies, à l'invitation du gouvernement Karzaï. M. Dion, qui a dit la semaine dernière qu'il voulait encourager d'autres pays à prendre la place du Canada, serait peut-être moins prompt à écarter la possibilité de rester sur place s'il attendait de voir ce que M. Harper saura négocier au sommet de l'OTAN, l'an prochain. Sinon, les électeurs canadiens pourraient raisonnablement conclure que M. Dion est un leader dont le soutien aux droits de la personne, à l'ONU et au multilatéralisme est porté par des paroles mais pas par des actes. Pire encore, ils pourraient croire que le chef libéral est prêt à ternir la réputation internationale du Canada et même à abandonner les Afghans aux talibans pour faire avancer ses intérêts partisans.
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Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.
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nspector@globeandmail.ca
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