Position extrême
Mots clés : Droit de la personne, accommodements raisonnables, Femme, Conseil du statut de la femme, égalité, Québec (province)
Alors que la commission Bouchard-Taylor bat son plein, le Conseil du statut de la femme (CSF) braque les projecteurs sur la fragilité des acquis des femmes en matière de lutte pour leurs droits. L'égalité entre les sexes est un droit qui ne saurait certes souffrir d'accommodement raisonnable, mais les manières de préserver cette parité doivent réussir le test de la réalité.
Pour vérifier jusqu'où la neutralité des fonctionnaires pourrait mener, faisons un petit contrôle-éclair. Permettre à une enseignante du primaire de porter un niqab (ne dévoilant que les yeux) en classe? Déraisonnable. Et le hidjab (masquant cheveux, cou et épaules)? Déraisonnable aussi, pour la charge idéologique qu'il soutient. Suivant la même logique, permettre à une religieuse enseignant dans un établissement privé subventionné par l'État d'arborer la croix à son cou? Raisonnable. Voilà: le principe atteint là ses limites.
Le Conseil pousse trop loin les remèdes aux problèmes, mais sa réflexion s'accroche néanmoins à une réelle inquiétude sociale qu'incarne parfaitement le port du voile. Qu'il soit hidjab, niqab ou burqa, celui-ci dérange en raison de l'idéologie qu'il véhicule et dans laquelle les femmes voient l'effondrement possible d'acquis durement gagnés et encore fragiles.
En 1995, alors qu'on l'invitait à se prononcer sur le port du voile à l'école par les élèves, le CSF prit le parti de l'intégration. Il trancha en faveur du port du symbole religieux, craignant que l'interdit ne mène à l'exclusion. Maintenant qu'un certain 11-Septembre a chambardé le monde, le Conseil change son fusil d'épaule: non au port de symboles religieux par les agents de l'État.
Le virage est éloquent: chargé politiquement, le voile repose sur des principes religieux liés à l'impureté et à la pudeur. Cela s'entrechoque violemment avec l'égalité entre les sexes chère au Québec. Le CSF craint aussi que ce même voile n'emprunte sournoisement la voie royale de la «norme sociale». Il y a là matière à s'inquiéter en effet.
La commission Bouchard-Taylor a justement servi d'écho à toutes ces femmes qui ont confié leur profond malaise devant la démesure de requêtes formulées au nom de la religion et au détriment de l'égalité entre les hommes et les femmes. Eh! Quoi? Tous ces efforts pour s'affranchir de l'emprise du religieux sur notre liberté de femmes réduits à néant par certaines dérives religieuses?
Elles ont raison de protester. Les demandes de séparation des sexes dans les lieux publics n'ont pas leur raison d'être. Ni non plus le refus d'être servi par une femme en accord avec des préceptes religieux. La décision d'un YMCA de Montréal de givrer ses fenêtres afin de cacher du regard des élèves d'une école juive hassidique le «disgracieux» spectacle de femmes en plein entraînement dépasse tout entendement.
Ces cas illustrent l'embarras d'une société en ce qui a trait à des exigences du religieux devant lesquelles on ne doit pas bêtement s'incliner. Le CSF a donc raison de s'alarmer de cette nouvelle emprise, mais il se fourvoie en proposant pour y remédier une laïcité à la sauce française. Au regard des menaces faites aux acquis des femmes, cette mesure est extrême et risque d'attiser les tensions plutôt que de les aplanir.
Lorsque la déraison nécessitera l'intervention du juridique, les tribunaux devront trouver une manière de concilier l'égalité des hommes et des femmes avec le droit à la religion, ce qu'ils n'ont encore jamais tenté. À cet égard, la demande du CSF de préciser la charte québécoise dans le sens d'une limite de la liberté religieuse en considération de l'égalité entre les sexes est tout à fait appropriée.
Pour le reste, au tribunal du sens commun de faire son oeuvre. La commission Bouchard-Taylor aura au moins servi à affirmer la primauté de l'égalité entre les sexes sur les caprices de certaines religions. Il s'agit d'un témoignage que les commissaires ne pourront pas esquiver.
machouinard@ledevoir.com
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