Cure de Jouvence pour Vittorio
Mots clés : Rétrospective Vittorio Fiorucci, affiche, Vittorio, Culture, Montréal
Le maître de l'affiche plonge dans une nouvelle dimension

Photo: Jacques Grenier
Là où d'autres s'apitoient sur leur sort, Vittorio se félicite plutôt d'être sorti sans trop de séquelles de cette expérience hors du commun «J'ai découvert un autre univers. Je ne vois plus les choses de la même manière. Pour moi, toute nouvelle expérience est un pas de gagné. Je marche moins bien, mais je danse tellement mieux!», raconte cet indéfectible iconoclaste, à qui le Bain Mathieu consacre ces jours-ci une exposition célébrant ses 50 ans de carrière.
Depuis peu, Vittorio s'est remis au dessin, mais son crayon lui joue des tours. Lui qui s'est fait connaître par ses dessins à plat, saturés de couleurs franches, s'est soudain mis à dessiner en trois dimensions. «Cette maladie a ouvert une porte. Cela a changé ma façon de dessiner. Moi qui dessinait toujours à plat, j'ai commencé à dessiner en 3D. Au début, les gens étaient tellement surpris qu'ils ont même refusé ma première affiche! Je suis devenu prisonnier de mon plat!», lance-t-il à la blague.
Mais pour qui le connaît, pas question de rentrer dans les rangs. Sans concession, Vittorio a été et restera. Impudique par moment, provocateur très souvent, et toujours imperturbable, le maître de l'affiche-slogan n'est pas du genre à mettre de l'eau dans son vin. Son métier d'affichiste, il ne le voit pas comme un art mineur, au service d'un commanditaire ou d'une agence de pub.
«Les gens ont vite su qu'il ne pouvaient pas me demander de faire n'importe quoi et j'ai toujours fait ce que je voulais», affirme ce petit concentré d'énergie, sculpté dans un bloc d'intégrité. «On ne dit pas à un docteur comment ouvrir un ventre ou à un avocat comment plaider, alors pourquoi dirait-on à l'artiste ce qu'il doit faire?»
On le voit, Vittorio le Vénitien manie les langues avec autant d'habileté que la plume. Çà et là, il saupoudre la conversation de quelques vers et d'envolées philosophiques, habituellement suivies d'un grand éclat de rire.
Pas étonnant, puisque ses affiches, sans paroles, ont souvent été plus cinglantes que le plus puissant des slogans. On n'a qu'à se remémorer celles sur l'expropriation de Mirabel, sur la langue française ou sur la libération de la femme pour s'en convaincre. À l'époque, sa louve à la mamelle saillante qui s'enfuyait avec un phallus rose entre les dents a eu l'effet du poil à gratter dans les rangs féministes. Malheureusement, beaucoup de gens ne connaissent de lui que son petit diablotin vert, bien inoffensif, créé pour le Festival Juste pour rire.
Rompu à l'humour sagace et à la satyre, cet esprit libre et provocateur a en horreur tous ceux qui se prennent trop au sérieux. «Pourquoi faudrait-il faire une oeuvre sérieuse parce qu'un sujet est sérieux?», déplore l'artiste, qui a mis son talent tant au service des arts de la scène qu'à celui de très sérieuses institutions comme la Banque Nationale et Air Canada. Son style est resté inflexible, peu importe le client.
«J'ai commencé à faire des affiches parce que je ne parlais ni le français ni l'anglais quand je suis arrivé à Montréal. Pour moi, c'était un moyen de communication fascinant. Mon humour ne pouvait s'exprimer qu'en images», raconte Vittorio.
De Fiorucci à Vittorio
L'histoire de Vittorio a des allures de roman. Né à Zara sur la côte dalmate en 1932, Vittorio Fiorrucci, fils d'un policier de la marine, passe une enfance de rêve sur les bateaux et le bord de mer. Sa famille, vénitienne d'origine, traverse ensuite l'Adriatique pour revenir s'installer dans la cité des Doges, où il se destine à une carrière d'écrivain.
Après avoir raflé plusieurs prix d'écriture, il décide pourtant, à 19 ans, de prendre son baluchon pour vivre la grande aventure. «Je voulais aller en Australie, mais ils avaient perdu mes papiers! Alors j'ai choisi le Canada, presque par hasard, parce que j'avais beaucoup lu de bandes dessinées sur les Indiens et la police montée. C'était extraordinaire, j'étais maître de mon destin! C'était l'aventure!», se souvient-il.
En 1951, sans le sous, l'Italien fraîchement débarqué à Montréal ne parle ni anglais ni français, fait mille et un job. Pour subsister, il ramasse des balles de golf, joue les étalagistes chez Eaton, puis fait une rencontre qui changera son destin. «Je n'ai jamais pioché pour être connu, c'est un Québécois qui m'a convaincu d'envoyer mes dessins dans une exposition graphique», dit-il.
Il crée même de fausses affiches, dont une hautement provocatrice sur une exposition internationale de pornographie, pour pouvoir exposer ses oeuvres. L'affiche rose bonbon illustre un sexe de femmes en forme de serrure, surmonté d'un nombril arborant une moustache. Les critiques sont élogieuses, la chance lui sourit, et il signe désormais «Vittorio». Fiorucci est resté à Venise.
Il y a quatre ans, le Musée des beaux-arts du Québec lui consacrait la rétrospective Viva Vittorio, une douce revanche pour cet artiste qui refuse toujours d'être qualifié d'illustrateur. «Je déteste la pontification qu'il y a autour de la peinture. Je suis un artiste, point. Il y a des gens qui disent qu'une affiche, ce n'est pas de l'art. Moi, j'ai toujours eu la conviction que c'était la forme d'art la plus près des gens.»
Aujourd'hui, Vittorio dit être assez sage pour savoir que sur les 300 affiches produites au cours de sa carrière, peu sont marquées par le temps. Jamais à la mode, jamais démodée, sa griffe est restée intacte. «Je ne mets jamais de date sur mes affiches et il est très difficile aujourd'hui de dire leur âge. Je suis assez fier de cela», dit-il.
Le vieux faune rieur, bien qu'un peu assagi par la maladie, n'en reste pas moins un enfant dans l'âme, un rigolard de première.
Autour de nous, les centaines de jouets anciens posés sur des étagères qui nous zieutent du coin de l'oeil sont là pour le prouver. Cette collection, amassée au fil des ans, c'est son trésor, son emprise sur le temps. Robots, camions et clowns rieurs en tôle moulée dorment sous des cloches de verre, comme autant de parcelles d'enfance qu'il tente de conserver intacte, contre vents et marées.
Vittorio se fait un honneur d'avoir gardé sinon la fougue, l'esprit de la jeunesse. «La plus grande erreur des hommes, c'est de vouloir à tout prix devenir grand et sérieux et de se débarrasser de leur enfance. C'est de la bullshit!», dit-il en caressant d'une main son chat Crazy.
«Au moment de mourir, ce qui nous manque le plus, c'est notre enfance. L'enfant en nous, c'est le miracle qu'il faut garder», plaide l'attachant personnage.
Éternel bon vivant, l'écrivain, artiste-peintre, dessinateur, photographe, récipiendaire d'une vingtaine de prix et d'honneurs internationaux, dont le prix Moebius de l'International Advertising Awards en 1998, se montre tout émerveillé de l'hommage que lui consacre le Bain Mathieu pour ses 50 ans de carrière, dans le cadre du Forum international de l'affiche 2007. Quoi de mieux qu'un bain, pour un artiste qui n'a jamais eu peur de se mouiller!
«C'est merveilleux, il me reste tant de choses à faire! Comme je suis passé à côté de la mort, je sais aujourd'hui qu'il faut mourir avec des regrets. Car si on n'en a pas, c'est que la vie ne nous réserve plus rien», dit le vieux philosophe en souriant.
Avec ces mots en tête, on peut déjà imaginer cet incorrigible blagueur, s'écrier devant les portes du Paradis, comme son petit bonhomme vert: «C'est finiiiiii!».
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- Rétrospective Vittorio Fiorucci
Du dimanche 30 septembre au 14 octobre au Bain Mathieu, 2915 rue Ontario Est
Vos réactions
Certainement ça être... - par Juste Bon Sens (gabsimooo@globetrotter.net)
Le dimanche 30 septembre 2007 09:00

