Six personnages en quête d'Austen

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Martin Bilodeau
Édition du samedi 29 et du dimanche 30 septembre 2007

Mots clés : Jane Austen, Robin Swicord, Cinéma, États-Unis (pays)

La cinéaste Robin Swicord partage sa passion pour l'univers de Jane Austen

De tous les plaisirs de la vie, celui de lire est sans aucun doute le moins cinématographique. Comme le cinéma, la littérature est une activité solitaire qui se savoure en position assise. Si bien que le spectacle de quelqu'un lisant peut sembler rébarbatif, et pour cause. Celui de gens parlant de littérature aussi, à moins que ça ne soit intelligent et bien fait. C'est le défi qu'a relevé la cinéaste américaine Robin Swicord en portant à l'écran The Jane Austen Book Club (en salle la semaine prochaine), un best-seller de Karen Joy Fowler détaillant en six chapitres la rencontre de six personnages, cinq femmes et un homme, rassemblés par leur passion commune pour les six romans de l'auteure d'Orgueil et préjugés.

Bru du défunt Elia Kazan (elle est mariée à son fils Nick) et scénariste d'adaptations remarquées (Mémoires d'une geisha, Les Quatre Filles du docteur March), Swicord signe enfin, à 55 ans, son premier long métrage. La frustration de l'attente étant un des thèmes récurrents des romans d'Austen, le jumelage paraît on ne peut plus naturel. Il l'est d'autant plus qu'avant de s'engager dans la production de The Jane Austen Book Club, Robin Swicord a écrit la première ébauche d'un projet de série intitulé The Jane Prize, inspirée de l'oeuvre de l'écrivaine morte en 1817 à 41 ans, qui avait nécessité une recherche approfondie: biographies, correspondance, visites à la Jane Austen Society, pèlerinage sur les lieux de sa vie, rencontre avec des spécialistes du monde académique, etc. «J'ai fait mes devoirs», résume modestement la cinéaste rencontrée il y a trois semaines au Festival international du film de Toronto, non sans savoir que peu de cinéastes débarquent sur le plateau mieux préparés.

Dans un monde du cinéma qui retourne vers le divertissement forain duquel il est venu, un film sur la lecture, axé sur les dialogues, peut sembler révolutionnaire. Ou à tout le moins casse-cou. Swicord est d'accord: «Exception faite de Charing Cross Road et You've Got Mail, sur le monde des libraires, je n'avais jamais vu de film dans lequel les gens étaient poussés les uns vers les autres par le plaisir de lire.» L'engouement planétaire pour l'écrivaine -- pas un mois ne passe sans l'apparition d'un nouvel essai, ou d'une nouvelle édition d'un de ses romans -- a abattu la plupart des obstacles au projet. Le scénario simple et éloquent, qui multiplie les effets de miroir entre les personnages et les romans d'Austen, a fait le reste.

«Ceux qui ne connaissent pas les romans ne saisiront peut-être pas toutes les nuances, toutes les allusions. Mais je ne pense pas que ça va atténuer leur plaisir, soutient la cinéaste. Je me suis donné beaucoup de mal, au stade de l'écriture, pour que les personnages du film verbalisent en quelques mots les intrigues des romans dont ils parlent. Mais de toute façon, le film ne parle pas tant des romans de Jane Austen que de la façon dont ces six personnages en viennent à se connaître, voire à se trouver, et à former une petite communauté.»

Bonheur supplémentaire

Les connaisseurs auront pour leur part le bonheur supplémentaire d'associer les personnages avec les héroïnes, de dénicher dans le comportement de Prudie, institutrice malheureuse en ménage campée par Emily Blunt, les traces de la Fanny Price de Mansfield Park, ou de la Ann Elliott de Persuasion. Maria Bello, en célibataire endurcie désireuse de trouver un nouvel amoureux à sa meilleure amie en instance de divorce, évoque Emma presque trait pour trait. Kathy Baker, en doyenne du club, divorcée six fois (encore ce chiffre), est plus difficile à identifier. Pour Robin Swicord, elle a plusieurs choses en commun avec Elizabeth Bennett, «notamment sa façon de faire face à l'adversité en souriant».

Hormis le jeu d'associations, c'est une radiographie du monde contemporain que la cinéaste a voulu livrer avec cette adaptation ludique et sincère, où le manque évident de puissance, sur le plan artistique, est compensé par une réflexion précise, jamais futile. «L'intention du film est très proche de celle du roman. J'ai voulu toutefois y apporter une dimension supplémentaire, qui est implicite dans le roman et sur laquelle je tenais à mettre plus d'emphase, soit notre dépendance technologique. On n'a jamais été aussi en contact avec le reste du monde. En même temps, l'attention qu'on porte aux autres, à notre communauté, n'a jamais été aussi fragmentée. [...] J'ai voulu montrer le monde dans lequel je vis comme Austen montrait le monde dans lequel elle vivait.»

Mais par quel étrange phénomène les petits mondes ruraux et repliés sur eux-mêmes décrits par Austen il y a deux siècles parviennent-ils encore à nous interpeller? En fière «janeite», Robin Swicord risque cette analyse: «Je ne pense pas que les gens cherchent à nourrir à travers les romans de Jane Austen une nostalgie du temps jadis, avec son rythme lent et ses règles d'amour courtois. Je pense qu'ils y voient, inconsciemment ou non, des modèles d'organisation pour nos propres vies. Sa vision des amours compromises, des problèmes financiers, bref, de toutes ces inquiétudes récurrentes dans son oeuvre, sont très contemporaines. Elle l'ont d'ailleurs été pour toutes les générations qui nous séparent d'elle depuis 200 ans.»

***

Collaborateur du Devoir


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com