Habiter le sommet de sa tour
Mots clés : design, architecture, Construction, Montréal
Une architecture contemporaine qui explore un nouveau style entièrement ouvert sur la ville

Il y a mille façons de percevoir la ville. On peut la parcourir horizontalement, de long en large, la sillonner par quartier en arpentant ses rues tranquilles. On peut aussi décider de s'élever et d'embrasser Montréal depuis le sommet du mont Royal.
Et puis, on a parfois la chance de vivre à une trentaine de mètres au-dessus de l'une des plus vieilles places montréalaises.
Du haut de la place d'Armes, la vision urbaine est extraordinaire, avec des perspectives qui se faufilent entre les gratte-ciel de différentes époques. La densité s'échappe et l'urbanité devient soudain matière infinie et aérienne.
La lecture de l'ensemble s'effectue à une autre échelle, avec un fond de décor sous forme de ciel changeant qui enveloppe le tout de façon sensuelle et qui fait ressortir les silhouettes verticales des édifices devenus repères.
L'envie d'habiter le sommet de sa tour trottait dans la tête du propriétaire du 511, place d'Armes depuis bon nombre d'années. Avant de commencer le projet des deux maisons suspendues, il a fallu restaurer le tout premier gratte-ciel montréalais. Édifié entre 1887 et 1889 par les architectes américains Babb, Cook & Willard, l'édifice en grès rouge d'Écosse était mal en point.
Le propriétaire a dû réparer ou remplacer des morceaux de façade, remettre en état l'encadrement de toutes les fenêtres, et enfin reconstruire au complet la balustrade en pierre du dernier étage.
La restauration de ce joyau de l'architecture montréalaise a duré plus d'un an et n'a reçu qu'un soutien financier limité de la part de la Ville...
Un chantier délicat
Situé dans un zonage historique, le chantier du projet a été délicat et contraignant. À cause d'une réglementation très stricte, il a fallu garder un recul important par rapport aux bords de la toiture et limiter la hauteur des nouvelles constructions: cela explique pourquoi il est impossible de voir les deux maisons depuis la rue. Par ailleurs, le manque d'espace, la difficulté de circulation dans les rues alentour et la hauteur du bâtiment ont accentué la complexité de la construction et alourdi toute la logistique architecturale.
On a dû faire une utilisation ponctuelle et contrôlée des grues pour enlever les déchets de la démolition et monter les matériaux nécessaires à la construction. Les architectes ont privilégié l'emploi de matériaux légers qui sont faciles à manipuler et qui réduisent le poids des nouvelles constructions au sommet de la tour.
Les maisons suspendues
Le toit du gratte-ciel abritait un bureau, construit dans les années 1970, encloisonné par d'épais murs de blocs de béton dans lesquels étaient aménagées de petites fenêtres qui ne valorisaient pas le vieil édifice et qui ne dialoguaient pas avec la ville.
Le propriétaire s'est entouré de l'architecte Bechara Helal et de la firme Bosses Design pour repenser l'aménagement de ce sommet d'immeuble. L'approche initiale du projet s'est faite sous forme de questionnement: comment construire une habitation sur le toit d'une tour sans que cela soit déstabilisant pour l'occupant?
L'équipe -- architectes et clients -- est retournée à la source de l'habitat en privilégiant une approche tectonique: «Nous voulions un sol à 30 mètres de haut pour pouvoir ancrer le projet sur une base réelle, d'où l'idée de recréer un nouveau sol suspendu. Le choix d'un plancher sombre pour prolonger les terrasses extérieures et l'utilisation de végétation (terre, arbre et herbe) accentuent cet ancrage et permettent d'asseoir les maisons.
«La toiture a été l'autre élément clé du projet et nous avons voulu marquer l'abri horizontal avec force en donnant une épaisseur palpable à cette enveloppe. Entre sol et le toit, des colonnes et des poutres métalliques peintes en noir stabilisent le projet et organisent l'espace tout en le rattachant au bâtiment existant», explique Bechara Helal.
L'équipe a privilégié la déconstruction des murs extérieurs et l'extension horizontale de l'espace en suivant l'approche japonaise du borrowed landscape (paysage emprunté) basée sur la continuité de l'intérieur vers l'extérieur, la prolongation du dedans vers le dehors qui donne l'impression que l'espace intérieur est plus grand.
L'usage de grandes baies vitrées permet de donner une dynamique directionnelle à l'espace et l'emploi de fenêtres découpées, de cadrer des éléments spécifiques de la ville.
Enfin, des lucarnes intégrées dans la toiture laissent entrevoir le ciel et permettent à un flux de lumière d'apporter une touche de poésie au coeur du logement.
Pour traduire leur concept d'un habitat bien ancré et projeté dans la ville, les architectes ont choisi de laisser la structure apparente et de prolonger les poutres vers l'extérieur (la ville).
Ils ont également opté pour des couleurs neutres telles que le blanc et le noir pour laisser la place à l'information venant de l'extérieur (ville multicolore, balustrade rouge). Ils ont aussi multiplié les détails de construction en intégrant par exemple les murs extérieurs existants aux maisons ou en découvrant les murs de brique pour les laisser apparents. Enfin, ils ont aussi laissé les matériaux s'exprimer entre eux au niveau des jointures (poutres d'acier-baies vitrées, murs-plancher, etc.).
Vivre la ville
Tous les détails architecturaux développés dans ce projet offrent au résidant la possibilité de s'exprimer et de se libérer. À travers l'architecture, l'habitation devient bien plus qu'un simple abri, elle est un espace de dialogue et d'échange, un lieu subtil, complexe et élégant qui recèle des richesses dont on ne se lasse jamais. L'espace contenu est dense, en relation directe avec les bâtiments voisins à travers les ouvertures des murs extérieurs.
Enfin, la proximité sensorielle avec la ville, ses habitants, ses machines, contribue à enrichir l'espace intérieur du logement en lui apportant une variété de sons (machines, passants) et d'éclairages variés (les bâtiments voisins font de l'ombre le jour et éclairent la nuit...).
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Données techniques
- Lieu: 511, place d'Armes, Montréal
- Budget et client: privés
- Surface totale: 3000 pieds carrés
- Bechara Helal + Bosses Design, architectes, www.bossesdesign.com
- Construgep, entrepreneur général
- Phase de conception + soumissions: printemps 2005
- Début de la construction: printemps 2006
- Fin de la construction: été 2007
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Collaboratrice du Devoir
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- Suggestions et commentaires: emmanuelle.vieira@gmail.com.
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