Marcel Marceau, 1923-2007 - Mort du grand poète du silence

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Édition du lundi 24 septembre 2007

Mots clés : décès, mime, Marcel Marceau, Art, Culture, France (pays)

Marcel Marceau en spectacle au Chili il y a un peu plus de deux ans. Le mime le plus célèbre au monde est mort samedi à Paris, à l'âge de 84 ans.

Photo: Agence Reuters

Dans l'esprit de plusieurs générations, il restera comme Bip, un Pierrot blafard à la bouche rouge sang et au geste aérien. Le mime Marcel Marceau, surnommé le «Charlie Chaplin du mime», art auquel il avait redonné ses lettres de noblesse, s'est éteint à 84 ans, après 60 ans d'une carrière exceptionnelle.

La cause de son décès, survenu samedi à Paris et annoncé hier par ses enfants, n'a pas été précisée. Ses obsèques, dont la date demeure inconnue pour l'instant, seront célébrées au cimetière du Père-Lachaise, a déclaré sa fille Camille Marceau.

Célébré comme l'égal de Chaplin et de Buster Keaton aux États-Unis, vénéré au Japon, pays du théâtre kabuki et nô, mais aussi en Amérique latine et en Russie, l'inventeur de la marche contre le vent avait inspiré la danse moonwalk de Michael Jackson et influencé le danseur Rudolf Noureïev.

Artiste complet au rayonnement international, mime, comédien, metteur en scène, mais également peintre et acteur, Marcel Marceau avait ce don unique, admiré à l'unisson, lui permettant de donner vie à toute une galerie de personnages, du garçon de café au dompteur de lion, en passant par une grand-mère au tricot dans un jardin public.

Né dans une famille juive de Strasbourg le 22 mars 1923, le petit Marcel Mangel découvre le
monde de la musique et du théâtre grâce à un père boucher et baryton qui l'emmène au spectacle. Le gamin se passionne pour les films muets de l'époque: Chaplin, Keaton et les Marx Brothers sont ses idoles.

Puis la Seconde Guerre mondiale éclate. À l'arrivée des Allemands, la famille Mangel n'a que quelques heures pour rassembler ses affaires et fuir la zone occupée en direction du sud-ouest. C'est à cette époque qu'il prend la patronyme de Marceau, pour cacher ses origines juives. En 1944, son père sera envoyé à Auschwitz où il mourra. Pendant ce temps, le jeune Marcel s'engage dans la Résistance, fabriquant de faux documents et aidant un cousin à cacher des enfants juifs.

«Les gens qui revenaient des camps ne pouvaient pas en parler, ne savaient pas comment raconter. Je m'appelle Mangel, j'ai des origines juives. Peut-être cela a-t-il compté dans le choix du silence, inconsciemment», confiait-il dans un entretien au quotidien Le Monde en 1997.

À la Libération, il a 21 ans et sa vie d'artiste peut enfin commencer. Il commence par s'inscrire à l'École d'art dramatique Charles-Dullin, où il apprend sous la direction du célèbre mime Étienne Decroux. C'est en 1947, au Théâtre de Poche à Paris, le jour du 24e anniversaire de Marcel Marceau, que naît Bip, Pierrot lunaire à l'oeil charbonneux et à la bouche carmin, fleur rouge et haut-de-forme, solitaire et agile, «hurluberlu blafard».

Si Marcel Marceau est devenu le maître incontesté de l'art du mime, ou du mimodrame, c'est largement grâce à ce personnage de Bip, être sensible et poétique. Avec lui, il a en effet ressuscité un art qui existait dans l'antiquité en Grèce et à Rome et qui avait survécu à travers la Commedia dell'arte jusqu'au XIXe siècle. Un art qu'il désirait défendre «corps et âme».

Sa propre école

Dans ce but, il crée sa propre compagnie, puis l'École internationale de mimodrame, en 1978, à Paris. En fondant sa propre compagnie de mime, la seule au monde, il avait inscrit au répertoire des mimodrames et des pantomimes tels que Le Manteau, d'après Gogol, Le Joueur de flûte, Paris qui rit, Paris qui pleure, etc.

Vingt ans après, une quarantaine d'élèves de 20 pays différents y marchent dans les pas du maître. «Car un art qui ne lègue pas est amené à mourir», déclarait le mime Marceau dans un entretien à l'Associated Press (AP) en 1999. «Le cinéma revient toujours grâce à ce que laissent les cinéastes. Le théâtre, lui, s'en va. C'est pareil pour le mime.»

Élu à l'Académie des beaux-arts en février 1991, il avait relancé deux ans plus tard une nouvelle troupe, La Nouvelle Compagnie de mimodrame Marcel Marceau, qu'il animait sur la scène de l'espace Cardin en 1993 et en 1997.

Son succès populaire ne s'est jamais démenti, à l'étranger autant qu'en France. C'était d'ailleurs aux États-Unis, sa «seconde patrie», qu'il se produisait le plus. Il y était aussi connu qu'en France. Son premier spectacle outre-Atlantique, en 1955, avait été un triomphe et il y était retourné régulièrement, tous les deux ans en moyenne, jouant devant quatre présidents américains (Lyndon Johnson, Gerald Ford, Jimmy Carter et Bill Clinton).

Réactions

Les réactions, à l'annonce de son décès, ont été rapides et nombreuses. Le premier ministre français, François Fillon, a salué «l'artiste, le maître, le résistant» qui «incarnera pour toujours» le «clown mélancolique et poétique qui était son double».

Avec lui, «la France perd un de ses ambassadeurs les plus éminents», a déclaré le président français Nicolas Sarkozy, tandis que la ministre de la Culture, Christine Albanel, rendait hommage à celui qui incarnait le mime «avec poésie et tendresse sur les scènes du monde entier».

«Un grand maître nous a quittés. Le monde a perdu le plus grand des Pierrots du XXe siècle», a déclaré quant à lui le mime tchèque Boris Hybner.

Un ami, le journaliste et animateur télé Jacques Chancel, a décrit Marceau comme un «homme du silence» qui avait «une vie spartiate avec une grande discipline corporelle et alimentaire». «Ce rigoureux comique laisse l'art du mime orphelin. Il avait "un don du ciel"», a estimé sur France Info le journaliste, qui l'a reçu plusieurs fois à ses émissions. «Quelque chose de pas transmissible.»

Encore très actif

Bien que plus rare sur scène ces dernières années, Marcel Marceau, n'avait jamais cessé de pratiquer son art. «Si vous vous arrêtez quand vous avez 70 ou 80 ans, c'est fini. Il faut toujours continuer à travailler», affirmait-il à l'AP en 2003. Deux ans après, il effectuait une tournée aux Caraïbes et en Amérique latine. Au début de la décennie, il faisait encore 250 représentations par an dans le monde entier.

Officier de la Légion d'honneur, commandeur de l'Ordre national du Mérite, des Arts et des Lettres, Marceau, par ailleurs peintre, illustrateur et lithographe, a écrit plusieurs ouvrages dont L'Histoire de Bip, Les Sept Péchés capitaux et Pimporello. Il avait également porté au cinéma quelques-uns de ses mimodrames avant de jouer dans Barbarella de Roger Vadim et La Dernière Folie de Mel Brooks.

Celui qui se disait «solitaire, comme tout homme de création», avait été nommé ambassadeur de bonne volonté pour le troisième âge de l'ONU en 2002.

Il était le père de quatre enfants.

Le Devoir

Avec l'Agence France-Presse et l'Associated Press


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