Dopage: le poids du secret
Mots clés : Geneviève Jeanson, EPO, sport, Drogue, Dopage, Québec (province)
«Le mur du silence devrait rester bien en place et tout le monde, au cours des prochains jours, va s'assurer de ne pas remuer ce qu'on ne veut pas trop remuer»

Photo: Patrick Sanfaçon
Jeudi soir, dans le cadre de l'émission Enquête, diffusée sur les ondes de Radio-Canada, la jeune cycliste de 26 ans Geneviève Jeanson, confrontée à ses demi-vérités au sujet de son taux d'hématocrite anormalement élevé, mesuré par l'Union cycliste internationale (UCI) à Hamilton en septembre 2003, a sorti le chat de son sac: oui, en prévision de cette course, elle avait pris de l'érythropoïétine (EPO), une hormone de la performance qui agit comme facteur de croissance des précurseurs de globules rouges.
Pis encore, la substance a coulé dans ses veines depuis l'âge de 16 ans, l'amenant ainsi à des sommets de popularité... avant une descente aux enfers qui s'est soldée par ses confessions cette semaine.
La révélation a été remarquée. Mais elle n'étonne pas vraiment Jean-Pierre Goullé, de l'Académie nationale de pharmacie en France, aussi membre du collège de l'Agence française de lutte contre le dopage, joint par Le Devoir hier.
«On en demande tellement à ces athlètes qu'il est impossible de croire qu'ils marchent à l'eau, lance-t-il. On constate toutefois que les langues semblent se délier de plus en plus. En France, en Italie, en Allemagne, plusieurs cyclistes sont passés aux aveux au cours des dernières années. C'est une démarche qui commence à faire son chemin et qui peut effectivement, tout en soulageant les consciences, aider à percer l'abcès.»
Le poids du secret
Sous la pression des contrôles antidopage, des questions des journalistes d'affaires publiques, parfois opiniâtres, et des doutes légitimes du public, le mensonge qu'a entretenu Geneviève Jeanson pendant des années serait, selon M. Goullé, de plus en plus difficile à porter. Surtout lorsqu'on est capable, dans plusieurs disciplines sportives, de clairement dater l'introduction des substances illicites aidant à la performance... simplement en analysant les résultats.
«L'homme de 1995 n'était pas différent de celui de 1985 d'un point de vue purement physiologique, explique l'expert. Or, à partir de 1995, les records de l'heure [aussi appelés courses contre la montre] au Tour de France ont été battus régulièrement. Et le lien avec l'usage de l'EPO devient très vite évident.»
Dans ce climat d'aveuglement, le véritable courage de la jeune cycliste, croit Jean-Paul Baert, ex-athlète de haut niveau et directeur général de la Fédération québécoise d'athlétisme, n'est finalement pas d'avoir avoué sa faute «mais plutôt d'avoir porté ce mensonge depuis si longtemps», résume-t-il. «Quand on prend de la drogue et qu'on sait que les gens nous regardent de manière soupçonneuse, ça doit finir par être lourd.»
Lourd. Cette analyse est partagée par plusieurs acteurs de la scène sportive. Mais elle n'annonce pas pour autant l'heure des confessions publiques massives et volontaires de sportifs qui, par effet d'entraînement, pourraient décider au cours des prochains mois de se mettre dans la roue de Geneviève Jeanson en avouant eux aussi «ce qu'il est impossible de ne pas voir», dit M. Baert.
«Pourtant, c'est bien de l'exposer», ajoute François Péronnet, spécialiste en physiologie de l'exercice à l'Université de Montréal. «Ça aide à faire ressortir l'hypocrisie non seulement dans le domaine du sport mais aussi dans celui du journalisme sportif. Mais je suis pessimiste. Les aveux de Mme Jeanson vont rester un cas isolé. Le mur du silence devrait rester bien en place et tout le monde, dans les prochains jours, va s'assurer de ne pas trop remuer ce qu'ils ne veulent pas remuer.»
Le pouvoir de l'argent
Normal: les enjeux du dopage «sont énormes», résume M. Goullé. «C'est une question de reconnaissance, bien sûr, et c'est surtout une question d'argent», elle-même alimentée par les commanditaires, par les chaînes de télévision qui captent les grandes rencontres sportives -- et qui peuvent générer bien des billets verts en vendant les droits de diffusion à d'autres -- ainsi que par le monde sportif lui-même. «Quand on peut recevoir un million de dollars en battant un record, poser le geste [du dopage] peut devenir tentant», dit M. Baert.
Le système est bien rodé. Il est loin de s'écrouler et, du même coup, ne peut faire apparaître que les confidences de «ceux et celles qui n'ont rien à perdre», poursuit-il. «Ce sont les sportifs à la retraite qui parlent parce que cela n'a pas trop d'impact sur leur carrière, et puis il y a parfois ceux qui se font prendre et qui viennent ainsi chercher le pardon.»
Selon cette logique, la catégorie des athlètes repentants pourrait d'ailleurs être amenée, malgré elle, à grossir un peu, estime pour sa part Jean-Pierre Goullé. Il voit en effet dans les révélations d'athlètes dopés un moteur pour la lutte contre le dopage ainsi qu'une source d'inspiration pour «améliorer les techniques et outils de détection» des substances illégales. «Bien sûr, il y a une escalade, dit-il. Les sportifs consomment et sont à la recherche de produits qui ne sont pas encore détectés par les laboratoires. Ils ont une longueur d'avance, on le sait. Mais les mailles du filet se resserrent de plus en plus.»
Ouvrir les yeux
Devant cette menace, les sportifs de haut calibre gagneraient d'ailleurs à «s'ouvrir finalement les yeux en refusant de toucher à ces produits», lance la hockeyeuse Danielle Goyette, porte-drapeau de l'équipe olympique canadienne à Turin, en 2006, et aujourd'hui entraîneuse de l'équipe féminine de hockey à l'Université de Calgary, en Alberta. Le Devoir lui a lâché un petit coup de fil hier.
«Ce n'est pas la première fois qu'une athlète se fait prendre et ce ne sera pas la dernière non plus», dit-elle tout en s'opposant vertement à de tels aveux publics, qui discréditent toute la sphère sportive. Et ce, inutilement. «Ce qui va faire avancer les choses, c'est non seulement l'éducation mais aussi l'adoption de règles plus sévères pour sanctionner les athlètes qui se dopent et l'entourage qui les incite à le faire. Les commanditaires aussi ont leur rôle à jouer.»
La sévérité peut effectivement porter fruits, estime Jean-Paul Baert, qui, au cours des dernières années, a vécu l'assainissement du milieu qui le fait toujours transpirer. Dans la foulée de plusieurs scandales, dont un, mémorable, qui avait mis en vedette le sprinteur Ben Johnson, «l'Association canadienne d'athlétisme a décidé de faire des contrôles de dopage inopinés», dit-il. Y compris pendant les périodes d'entraînement, là où, en général, les substances sont consommées, comme l'a d'ailleurs révélé Geneviève Jeanson dans son témoignage.
«Mieux, aucun athlète breveté sur le plan national ne peut partir de chez lui sans dire où il va», ce qui donne la chance aux inspecteurs de leur tomber dessus à l'improviste. «Ç'a dissuadé beaucoup de monde», ajoute M. Baert. Et le résultat était prévisible: «Le niveau a pas mal baissé dans plusieurs compétitions internationales.»
La recette est éprouvée. Mais elle n'est pas pour autant facile à mettre en place «dans la société d'aujourd'hui, où tout le monde veut tout, tout de suite et facilement», résume Nathalie Lambert. «La tricherie participe de cette logique. Il suffit de voir ce qui se passe autour de nous. Pour avoir de la reconnaissance, les gens cherchent des raccourcis. C'est un des malaises de notre société, qui dépassent largement l'univers du sport» et dont l'expression devient forcément percutante sous les traits d'une jeune fille visiblement blessée qui est passée aux aveux après avoir à plusieurs reprises clamé son innocence en regardant les gens droit dans les yeux.
Vos réactions
L'exemple vient de haut - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le samedi 22 septembre 2007 08:00

