La guerre des langues

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Christian Rioux
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 septembre 2007

Mots clés : loi 101, Flamands, Bruxelles, Langue, Français (langue), Québec (province), Belgique (Pays)

Sans Bruxelles, il y a longtemps que les Flamands auraient quitté le navire

À chaque premier dimanche de septembre, des dizaines de milliers de cyclistes venus de toute la Flandre convergent vers Hal-Vilvoorde afin de participer au Gordel et signifier que la région ne deviendra jamais francophone.

Photo: Agence France-Presse

Bruxelles -- «À Dilbeek, les Flamands sont chez eux!» Les panneaux bien en vue à l'entrée de la municipalité ne laissent pas le moindre doute. Dans cette commune située à moins de 15 kilomètres à l'ouest de Bruxelles, on veut que ça se passe en néerlandais et pas en français. Et le maire a pris les mesures pour qu'on le sache.

Ceux qui, au Québec, trouvent tatillons les règlements de la loi 101 devraient aller faire un tour dans cette localité plutôt bien nantie de 40 000 habitants. Lorsqu'un contribuable s'y adresse en français à un employé municipal, celui-ci a pour directive de lui répondre en néerlandais. Pas question de laisser échapper le moindre mot de français, même si la majorité des fonctionnaires sont bilingues. En cas de nécessité, le contribuable devra revenir à la mairie avec un voisin, qui pourra alors lui servir d'interprète.

«C'est une question de principe», dit le bourgmestre (maire) de la ville dans son bureau au deuxième étage d'un véritable château d'opérette digne d'un conte de Walt Disney. Stefaan Platteau s'exprime pourtant dans un français à faire rougir d'envie la plupart des ministres anglophones d'Ottawa. En 1947, une de ses cousines s'était même établie à Montréal après avoir épousé un militaire québécois. Voilà qui explique le petit drapeau canadien qui trône sur son bureau.

«Moi-même, hors de mon bureau, je ne m'adresse à la population qu'en néerlandais, dit-il. Vous ne me verrez jamais parler français dans mes fonctions officielles. Bien sûr, dans mon bureau, je fais ce que je veux. D'ailleurs, j'adore pratiquer votre belle langue. Mais nous sommes ici en Flandre, et les étrangers doivent apprendre le néerlandais s'ils veulent participer à la vie du pays. Il n'y a pas d'autre choix.» Le maire explique ainsi que sa commune offre des cours de néerlandais gratuits à tous ceux qui veulent faire un effort.

Stefaan Platteau n'est pas un nationaliste extrémiste, loin de là. Il appartient plutôt à la famille libérale. Les panneaux à l'entrée de la ville étaient là avant lui. Mais lorsqu'il a été élu, il y a 15 ans, il les a tolérés. Les membres d'une association culturelle flamande viennent régulièrement les entretenir. C'est sa façon à lui de signifier à tous cette loi non écrite mais qui fait consensus parmi les six millions de Flamands: on ne peut pas vivre en Flandre sans parler le néerlandais. «On a notre fierté, dit le maire. Si nous laissons faire, le néerlandais disparaîtra des environs de Bruxelles comme il est pratiquement disparu à Bruxelles en moins d'un siècle. Est-ce si difficile d'apprendre notre langue?»

Guerre de tranchées

Dilbeek n'est qu'une des 40 communes de la ceinture de Bruxelles, appelée Hal-Vilvoorde, où fait rage depuis 40 ans une véritable guerre linguistique. Chaque premier dimanche de septembre, des dizaines de milliers de cyclistes, de piétons et de coureurs venus de toute la Flandre envahissent la région, qui compte

400 000 habitants. Parmi eux, environ 150 000 parleraient français. Cet événement annuel, baptisé Gordel («la ceinture» en néerlandais), se veut une manifestation sportive et politique pour signifier à tous que cette région ne deviendra jamais francophone.

Il faut savoir que si Bruxelles jouit d'un statut de région bilingue, elle est enclavée dans le territoire flamand et donc entourée de municipalités où règne un strict régime de séparation linguistique. La Flandre et la Wallonie ont respectivement pour seule langue officielle le néerlandais et le français. Il n'est donc pas question de services bilingues ailleurs qu'à Bruxelles. Seules exceptions à cette règle: six petites communes de Hal-Vilvoorde dites «à facilités», créées dans les années 60 au sud de Bruxelles, en plein pays flamand.

Certaines années, lorsque les cyclistes du Gordel traversent Linkebeek, il arrive que de mauvais plaisants répandent des clous sur la chaussée. Avec ses 4800 habitants, Linkebeek est justement une de ces communes «à facilités». Exceptionnellement, l'administration fournit à la population certains services bilingues: correspondance, cartes d'identité, déclarations de revenu, carnets de mariage, etc. On peut aussi y parler français au tribunal. Collée sur Bruxelles, Linkebeek attire une population aisée qui cherche à fuir la ville. Encore essentiellement néerlandophone dans les années 50, l'ancien village est devenu une ville française à 83 %.

Depuis lors se déroule à Linkebeek une véritable guerre de tranchées. Les inscriptions françaises des affiches bilingues sont régulièrement barbouillées de peinture. Le conseil municipal, composé de quinze francophones et de deux néerlandophones, ne se déroule qu'en néerlandais. Récemment, explique le bourgmestre Damien Thiéry, la région a suspendu sa subvention à la bibliothèque municipale, car celle-ci ne possédait pas 50 % de livres en néerlandais. Les formulaires en français ne sont plus envoyés automatiquement aux contribuables francophones. Ceux-ci doivent en faire la demande expresse à chaque fois. «La flamandisation des environs de Bruxelles est devenue une obsession, dit Thiéry. La population ne demande pourtant qu'une chose, c'est qu'on lui foute la paix et qu'on la laisse s'exprimer dans la langue de son choix.»

Bombe linguistique

Si les signes de fébrilité linguistique sont plus visibles qu'avant dans la ceinture de Bruxelles, c'est aussi que la Cour constitutionnelle a décidé qu'il fallait mettre un terme au régime d'exception dont jouit Hal-Vilvoorde depuis 2002. Dans le genre de compromis complexes et temporaires qui jalonnent l'histoire belge, on ne fait pas mieux. Il avait alors été décidé de permettre temporairement à cette région flamande d'échapper à la réforme électorale en se rattachant exceptionnellement à l'arrondissement électoral de Bruxelles. Cela permettait aux habitants, contrairement à ce qui se passait partout ailleurs, de voter pour des listes flamandes ou francophones. Les juges ont estimé que, d'ici les élections de 2009, l'arrondissement devra se soumettre au même régime électoral que dans le reste du pays. Les écueils actuels dans la formation d'un nouveau gouvernement tiennent largement à la difficulté de trouver une solution à ce problème explosif.

Les Flamands proposent purement et simplement la scission entre Bruxelles et Hal-Vilvoorde. En échange de l'application des règles électorales flamandes à Hal-Vilvoorde, les francophones réclament la fusion à Bruxelles des six communes «à facilités». «Ma solution, c'est le rattachement de Linkebeek à Bruxelles, qui a besoin de communes aisées pour combler son déficit», dit Damien Thiéry, membre du Front de défense du français (FDF). Mais les arguments économiques sont de peu de poids. Les partis flamands sont unanimes: pas question de céder à Bruxelles un seul centimètre carré de leur territoire. «Celui qui rattachera les communes à facilités à Bruxelles connaîtra le sort d'Yitzhak Rabin [le premier ministre israélien assassiné]», tranche Stefaan Platteau, sans tout à fait se rendre compte de la force des mots qu'il vient de prononcer.

L'enjeu de Bruxelles

On raconte que même les meilleurs juristes belges ne s'y retrouvent pas complètement tant le statut de Bruxelles est complexe aujourd'hui. Chose certaine, d'un côté, les francophones soupçonnent les Flamands de vouloir supprimer tout bilinguisme à la périphérie de la ville. Les Flamands accusent quant à eux les francophones de vouloir créer de toute pièce une continuité territoriale entre Bruxelles et la Wallonie afin de mieux rattacher les deux régions en cas de partition.

«Les Flamands ont toujours l'impression qu'ils sont menacés par la progression du français, qui a été constante depuis le XVIe siècle», dit Stefaan Hoodge, politologue à l'université d'Anvers. «Il y eut une époque ou Lille était flamande. Pour les Flamands, Bruxelles a toujours été et demeure une ville flamande. On n'efface pas des siècles d'histoire.» C'est pour cette raison que la région flamande a choisi d'y établir sa capitale. La ville était encore majoritairement de langue flamande à la fin du XIXe siècle. Mais les raisons historiques s'effacent aujourd'hui devant la réalité économique. Bruxelles demeure de loin le principal centre économique et politique de la Belgique. À côté d'elle, Anvers et Liège ont des airs de ville de province. Sans oublier que Bruxelles est la capitale de l'Union européenne. Comme la plupart des observateurs, Stefaan Hoodge est d'avis que si les Flamands n'avaient pas peur de perdre Bruxelles, il y a longtemps qu'ils auraient pris le large.

«Dans la vie quotidienne, les Flamands et les francophones peuvent s'ignorer presque complètement, sauf à Bruxelles, dit-il. Les autonomistes flamands ne peuvent et ne veulent pas faire le deuil de Bruxelles. Tant qu'ils ne le feront pas, il n'y aura pas d'indépendance de la Flandre.» Le politologue n'hésite pas à tracer un parallèle avec le Québec. «Quel serait le poids des souverainistes québécois si, par exemple, Montréal était une métropole à 80 % anglophone?» Il n'est pas sûr que les Québécois auraient alors voté OUI à 49 % en 1995.

Solutions de rechange

Toutefois, il existe encore des solutions de rechange à l'indépendance, estiment la plupart des observateurs. Du moins pour quelque temps encore. «En conservant la Belgique mais en vidant l'État fédéral de son contenu, les Flamands peuvent obtenir le beurre et l'argent du beurre», explique Henri Capron. L'économiste de l'Université libre de Bruxelles a calculé que si les dizaines de milliers de Flamands qui vont travailler tous les matins dans la capitale et rentrent chez eux le soir y payaient leurs impôts, la disparité entre les communautés flamande et francophone serait beaucoup moins marquée. Mais surtout, dit-il, avec Bruxelles, «la Flandre perdrait une image de marque connue dans le monde entier. L'éclatement de la Belgique serait un jeu à somme nulle».

Pour l'instant, seuls les indépendantistes du Vlaams Belang sont prêts à laisser les Bruxellois décider par référendum de quel côté penche leur coeur. «S'ils sont perspicaces, ils rejoindront la Flandre, qui est prospère et qui leur promet un brillant avenir», dit son leader, Filip Dewinter. Dans son fief d'Anvers, cet habile politicien a toujours lié l'indépendance de la Flandre à la lutte contre les immigrés. Dans son salon, à côté de son casque de l'armée de réserve belge, il exhibe d'ailleurs fièrement une photographie prise en compagnie du controversé leader du Front national français, Jean-Marie Le Pen.

Mais l'indépendance de la Flandre est de moins en moins le monopole de l'extrême droite. Cette semaine, le grand quotidien bruxellois Le Soir examinait cinq scénarios possibles pour Bruxelles advenant l'éclatement du pays. Au menu, on trouvait la création d'un État indépendant (comme le Luxembourg), la création d'un district européen (comme Washington DC), la transformation en capitale de la Wallonie (malgré la coupure géographique) et la transformation en capitale flamande (malgré la séparation linguistique).

Ces hypothèses laissent toujours songeuse la classe politique belge.

«Personne ne croit que Bruxelles puisse devenir indépendante, dit le politologue Stefaan Walgrave, et encore moins que l'Union européenne soit prête à s'immiscer dans nos chicanes en créant un district européen. Les 850 000 Bruxellois ne choisiront jamais de rallier une Flandre indépendante. Et comment devenir la capitale de la Wallonie avec la séparation géographique?» Reste le scénario confédéral, qui permettrait aux Flamands de continuer à cogérer Bruxelles tout en récupérant le maximum d'autonomie.

Dans le pays qui a inventé le surréalisme, c'est encore le scénario le moins irréel.

Correspondant du Devoir à Paris


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Dilbeek et Bruxelles(guerre des langues) - par Pierre Du Rez le Dieu de Valenciennes
Le mercredi 26 septembre 2007 06:00

on ne peut pas vivre en Flandre sans parler le néerlandais - par Robert Bertrand (robert.bertrand.que@sympatico.ca)
Le dimanche 23 septembre 2007 11:00

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