La grande ville balkanisée

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Kathleen Lévesque
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 septembre 2007

Mots clés : démission, Gérald Tremblay, Benoit Labonté, Municipalité, Montréal

Le départ de Benoit Labonté du parti de Gérald Tremblay illustre un profond malaise

La bataille pour la conquête de l'Hôtel de ville est commencée.

Photo: Jacques Grenier

Les effets de toge de Benoit Labonté annoncent un nouveau cycle de mouvement politique sur la scène municipale montréalaise. Mais surtout, cette démission, stimulée par un sursaut de leadership de Gérald Tremblay, ajoute au portrait déjà peu reluisant d'une grande ville emberlificotée dans des structures démocratiques et administratives trop étroites.

Il est des situations qui forcent à une véritable remise en question. Gérald Tremblay monte le ton, Benoit Labonté claque la porte. Ce brouhaha est l'illustration d'un mal plus profond. En démissionnant lundi dernier du parti de Gérald Tremblay, Benoit Labonté n'a pas seulement engagé les hostilités pour conquérir la mairie de Montréal, il a aussi apporté sa contribution à un processus plus vaste de déconstruction de Montréal.

Dans la foulée des fusions, défusions, décentralisation et agglomération, la métropole en est venue à échapper à toute cohérence politique. Montréal n'a pas un porte-parole unique, il en a autant qu'il y a d'arrondissements et de structures suprarégionales. Les promoteurs immobiliers, les «développeurs» et autres partenaires privés et publics de Montréal s'arrachent les cheveux pour savoir qui parle au nom de Montréal.

Les événements politiques récents braquent les projecteurs sur une catastrophe annoncée, soutient Gérard Beaudet de l'Institut d'urbanisme de l'Université de Montréal. «On constate d'une part que les conseils d'arrondissement démultipliés, ça balkanise la ville. Et d'autre part, quand on a d'aussi petits conseils, les power trips sont fréquents. Il suffit d'un membre qui vire capot pour tout déstabiliser», fait valoir M. Beaudet.

Et pendant que Montréal patauge et s'embourbe, personne ne s'occupe de propulser la ville à l'échelle canadienne et outre-frontières, là où une métropole a un rôle moteur à jouer pour tout le Québec, fait valoir le professeur. Selon lui, Montréal vit aujourd'hui l'échec des exercices cosmétiques qui se sont succédé depuis 40 ans.

Incohérence

La vision des années 1960 où l'on entrevoyait le développement de Montréal bien au-delà de l'île s'est limitée à la création, en 1970, de la Communauté urbaine de Montréal (CUM). Puis, au fil des décennies, se sont enchaînées les études qui ont parfois abouti à des changements et des réformes épaississant toujours la problématique montréalaise plutôt que de la résoudre. Pour Gérard Beaudet, il est clair que Montréal est coincé dans des montagnes russes depuis l'ère Drapeau et n'arrive pas à stabiliser sa position.

Les décisions des dernières années des gouvernements péquiste et libéral ont fait exploser la poudrière qu'est devenu Montréal. Et la bousculade politique des derniers jours n'est que le relent de l'incapacité de l'État et de toute la société québécoise à soutenir la métropole, croit-il.

«On a tout fait à Québec pour que la situation en vienne là parce qu'on a peur de Montréal et on ne veut surtout pas qu'un pouvoir métropolitain consistant émerge. Et quand on voit que les partis politiques font tout pour gagner les élections en achetant la paix avec les régions et la banlieue, ce n'est pas très rassurant», soutient Gérard Beaudet.

Le clivage entre Montréal et le reste du Québec, qui a pris une nouvelle dimension notamment à la lumière de la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, pourrait accentuer le manque d'intérêt de l'ensemble des parlementaires pour la cause de Montréal. Et cela s'ajoute au statut précaire du gouvernement de Jean Charest.

«Montréal, c'est la ville de l'autre. Collectivement, on est incapable d'assumer la métropole. Le Québec n'a jamais été capable de prendre la relève du Canada, qui a balancé Montréal au profit de Toronto», analyse M. Beaudet.

Aux yeux de Luc-Normand Tellier, professeur au département d'études urbaines et touristiques de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), le maire Gérald Tremblay porte aussi une large part de responsabilité quant à la spirale dans laquelle se retrouve Montréal. Après tout, c'est M. Tremblay qui a convaincu le gouvernement du Québec d'accélérer la décentralisation de Montréal en créant une multitude de mairies d'arrondissement avec pour chacune des budgets et des pouvoirs décisionnels.

«Le maire Tremblay nous a fait vivre des moments difficiles: d'abord l'alliance avec les villes qui étaient contre la fusion, puis la décentralisation vers les arrondissements, ce qui a fait éclater la structure centrale de la ville», affirme M. Tellier.

Guerre de tranchées

Et maintenant, Gérald Tremblay doit affronter Benoit Labonté qui détient une majorité à l'arrondissement Ville-Marie. Du coup, la tentation de faire sinon de l'obstruction systématique, du moins des gestes de nuisance dans les dossiers qui émaneront du cabinet du maire Tremblay, sera grande. Bien que le maire de Montréal ait récupéré le mois dernier l'ensemble des dossiers du centre-ville comme le CHUM, le développement de l'hôtel-gare Viger et le Quartier des spectacles, l'arrondissement conserve le pouvoir d'émettre ou non des permis de construire et d'accepter ou non des changements de zonage.

Mais Gérald Tremblay pourrait répliquer ou même prendre les devants. Une des hypothèses concerne un changement à la Charte de Montréal afin de supprimer ou de modifier l'arrondissement Ville-Marie. Plus simplement et de façon plus immédiate, M. Tremblay pourrait choisir de resserrer les budgets destinés à Ville-Marie. Il s'agit d'une décision qui relève du conseil municipal, mais qui pourrait être initiée par le grand argentier de la Ville, le président du comité exécutif, Frank Zampino.

D'ailleurs, avant que la guerre Tremblay-Labonté n'éclate, il y a d'abord eu celle, plus sournoise, entre Zampino et Labonté. L'orage grondait depuis des mois.

Derrière les portes closes de l'hôtel de ville de Montréal, deux clans s'affrontaient. D'un côté, Benoit Labonté, et de l'autre, le maire de l'arrondissement de Saint-Léonard, Frank Zampino. Ils sont tous deux membres du comité exécutif, l'un responsable du centre-ville et de la culture, l'autre président du comité exécutif. Les deux étant unis par les liens d'un parti, l'Union des citoyens et citoyennes de l'île de Montréal, maintenant désigné sous le nom Union Montréal.

Personne ne faisait grand cas de cette guerre de clans. Tout au plus, il y avait ici et là quelques commentaires acerbes pour l'un ou l'autre. Mais ça, c'était avant que le «tiraillage» ait un effet démobilisateur sur l'équipe, enraye l'avancement de projets d'envergure pour Montréal et que finalement, le maire Tremblay soit lui-même pris à partie.

Les reproches à l'endroit de M. Labonté sont clairs, bien qu'énoncés officieusement. L'accumulation de petits détails, le manque de respect des règles élémentaires de la politique (il n'y a qu'un chef!) et «le discours de Labonté qui variait selon la personne à qui il s'adressait», comme le raconte de façon anonyme une personne proche du dossier, les conflits avec les autres membres du comité exécutif, tout ça a servi de catalyseur.

Concrètement, il y a eu l'affaissement d'une dalle de béton au centre-ville. Gérald Tremblay est immédiatement intervenu alors que M. Labonté, dont c'était la responsabilité, était absent. Dans les semaines précédentes, il y avait eu des critiques acerbes du milieu culturel à l'endroit de M. Tremblay, qu'on disait être incapable de faire preuve de leadership pour la survie des festivals. Gérald Tremblay a encaissé et Benoit Labonté s'est tenu coi même si la culture était sous sa responsabilité. Dans le dossier du Quartier des spectacles, les visions de Labonté et Zampino s'entrechoquaient. Chacun des clans avait ses consultants, des projets à promouvoir, des contrats à donner.

La critique la plus virulente de la part de M. Labonté concerne le manque de poigne de Gérald Tremblay, son incapacité à diriger les destinées de la Ville. Ironiquement, lors de sa conférence de presse annonçant sa démission, Benoit Labonté a donné l'exemple de l'épineux dossier de l'emplacement du CHUM où le maire Tremblay n'a pas pris fait et cause pour le centre-ville, a dénoncé M. Labonté. Or, M. Labonté, qui était à l'époque de ce débat président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, prônait l'érection du CHUM sur le site de la gare de triage d'Outremont.

On fourbit les armes

L'entourage de Gérald Tremblay estime avoir coupé l'herbe sous les pieds de Benoit Labonté puisque ce dernier n'a plus de réelle tribune pour se faire valoir d'ici la campagne municipale de l'automne 2009. Il est vrai que, pour Benoit Labonté dont l'ambition était devenue trop visible, Ville-Marie constituait le tremplin idéal vers le fauteuil de premier magistrat de Montréal.

Du côté des partisans de M. Labonté, on fait valoir que les deux prochaines années accordent suffisamment de temps pour vérifier l'adhésion que peut susciter sa candidature à la mairie. En termes clairs, il faudra voir si le financement est possible, si d'autres élus sont prêts à monter dans le train, si le recrutement de candidats d'envergure est envisageable, et finalement, si tous les éléments sont réunis pour créer un nouveau parti politique.

Sur ce dernier point, des discussions avec Vision Montréal seront entreprises. Mais il faudra voir jusqu'à quel point les militants «nostalgiques de Bourque» se montreront ouverts à un virage au sein de leur parti.

Pour Luc-Normand Tellier, ce brassage politique et donc d'idées ne peut être que favorable à la santé démocratique de Montréal. «L'évolution récente des événements m'apparaît saine parce qu'elle pourrait aboutir sur un choix clair, donc offrir une option alternative au maire Tremblay. Ce n'est pas Projet Montréal qui peut prétendre prendre le relais», estime M. Tellier.

Quant à savoir si cette agitation et celle qu'elle générera seront suffisantes pour que Montréal se ressaisisse, Gérard Beaudet n'est guère optimiste. Le problème relève de Québec. «C'est catastrophique si on ne se réveille pas. L'accès du Québec à l'échiquier planétaire passe par Montréal, ce qui ne signifie pas qu'il faille nier les régions. Mais le levier est ici», croit-il.


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