Théâtre - Sylvie Drapeau en quête de lumière
Mots clés : Alexandre Marin, Schiller, Sylvie Drapeau, Théâtre, Culture, Québec (province), Montréal
On la sent emportée par le rôle de Marie Stuart. Et pour cause: ils ont choisi la pièce ensemble. Elle, c'est Sylvie Drapeau. Lui, c'est Alexandre Marine. La patronne du Rideau Vert, Denise Filiatrault, leur a donné carte blanche: ils ont opté pour le drame romantique de Schiller.
Un chemin tracé
Déjà, à l'École nationale de théâtre, Sylvie Drapeau savait qu'elle allait faire du théâtre toute sa vie. Pas dans les détails, bien sûr. Elle ne savait pas quels rôles on allait lui confier. Mais le sentiment d'être destinée à la scène: oui. Jouer, jouer, jouer, ainsi qu'elle résume elle-même son parcours. Avec quatre productions cette saison, son rêve continue de se réaliser. Elle fait ce à quoi elle estime que l'école l'a bien préparée. Elle passe «de grandes journées à travailler son instrument, à le blesser, à le réparer». Elle aime par-dessus tout quand le corps est engagé dans l'action. À l'entendre, on croirait davantage entendre une danseuse qu'une comédienne.
Le revers de son rapport privilégié à la scène, c'est de ne pas être devenue une favorite du petit écran ni une grande vedette de cinéma. Aucune trace de regrets cependant dans le regard de Sylvie Drapeau. Elle tourne tout de même un peu. Elle vient de finir Borderline, le film de Lyne Charlebois, inspiré du roman de Marie-Sissi Labrèche, ainsi que la télésérie Nos étés. Cependant, autant elle se sent comme un poisson dans l'eau sur une scène, autant le plateau de tournage lui résiste. Le temps n'est pas le même au cinéma.
«Juste dix jours de tournage. C'est une petite saucette comparativement au théâtre. Mais le film va vivre durant des années et risque d'avoir une plus grande résonance.
Mais c'est seulement dix jours dans ma vie. Alors que répéter, c'est ma maison. Je sais quoi faire. Je connais les codes. Sur un plateau de tournage, je suis aux aguets. J'essaie d'être comme les autres, de comprendre le système.»
Elle me raconte une anecdote qui lui est arrivée dans le passé. Lors du tournage d'une scène, elle pose une question relative à un déplacement dans une scène à laquelle elle participe. On lui réplique brutalement: «Toi, tu viendras quand on t'appellera.» Le théâtre est tellement différent, constate-t-elle. Rien de plus facile que de demander un éclaircissement au metteur en scène.
L'heure des choix
Actrice à qui on a confié de beaux rôles et qui a joué les meilleurs auteurs (Shakespeare, Racine, Goldoni, Ibsen, Strindberg, Wedekind, Cocteau, Beckett, Tennessee Williams, Michel Tremblay, Heiner Müller), Sylvie Drapeau dit qu'elle se sent à l'aise avec le fait qu'une interprète doit attendre d'être choisie. Mais elle s'empresse d'ajouter: «Je choisis aussi maintenant. Par exemple, avec Alexandre [Marine], on a trouvé le texte ensemble.» Elle cite aussi l'aventure de la pièce Avaler la mer et les poissons, qu'elle a écrite avec une autre actrice, Isabelle Vincent, où sa propre parole a enfin pu être entendue. Visiblement, elle est très fière du succès qu'a remporté cette pièce à la Licorne. Succès qui se poursuit, puisque le spectacle part en tournée canadienne cette année.
En tant que spectatrice, Sylvie Drapeau cherche avant tout à être émue. «Je n'aime pas que l'esthétisme soit trop au premier plan. J'aime surtout être touchée, remuée, que ça s'adresse à mon humanité, à mon coeur. Même si je ne déteste pas non plus quand on me ravit par l'intelligence d'un propos. En fait, je cherche surtout à ce qu'un spectacle soit porteur de lumière, qu'il me donne le goût de vivre. Je n'aime pas les constats trop noirs, le pessimisme. Et Marie Stuart, contrairement à ce que certains peuvent penser, c'est plein de lumière. C'est merveilleux de mourir sur scène. Surtout que Marie Stuart s'en va dans la mort avec sérénité, presque dans un envol.»
Quand je lui fais remarquer que c'est drôle pour une tragédienne de rejeter les univers sombres. Elle rétorque aussitôt: «Oui, je suis tragédienne. On m'a entraînée là-dedans. C'est un cadeau. J'en suis reconnaissante. Je suis allée où on voulait de moi. Mais Sylvie, elle, est beaucoup moins portée sur le tragique. Et à 45 ans, j'ai envie que ça s'illumine.»
L'actrice poursuit. Le sujet lui tient à coeur. «Comme interprète, on ne peut que s'abandonner. Toute forme de résistance est vaine, inutile, dangereuse. À partir du moment où on s'engage, l'abandon est nécessaire. C'est aussi là où il y a du plaisir. Au fond, faire confiance, c'est le seul moyen d'entrer en état de jeu. Et alors, on n'est plus juge.» Et où donc se trouve, selon elle, la responsabilité de l'interprète? Dans ses choix, explique-t-elle, une interprète décide seulement avec qui elle travaille et retravaille.
L'intuition et la technique
Sylvie Drapeau n'est pas de celles qui s'étendent sur les rôles qui l'ont marquée. C'est plutôt l'inverse qui retient son attention. En rétrospective, elle estime surtout qu'il y a «deux ou trois rôles qu'[elle] aurait dû laisser faire». Elle est bien consciente cependant qu'on ne peut pas tout prévoir. Dans ces cas-là, il faut quand même aller jusqu'au bout même s'il lui est arrivé, au terme des répétitions, de compter les représentations.
Pour Marie Stuart, l'actrice s'est empressée de lire la biographie qu'a tracée de la reine d'Écosse l'écrivain autrichien Stefan Zweig. Elle voulait surtout connaître l'«originale» pour savoir d'où Schiller était parti. Elle sait pertinemment que l'auteur dramatique allemand a pris des libertés. Dans la réalité, Marie Stuart et Élisabeth Ire ne se sont jamais rencontrées, tandis que leur face-à-face constitue le pivot du drame romantique dans lequel elle joue.
Quand je lui dis que Schiller paraît avoir fait de sa reine d'Écosse une pécheresse repentie, une sorte de Marie-Madeleine, Sylvie Drapeau n'est pas en désaccord. Mais elle ajoute que cette «tristesse» n'est pas appuyée par Alexandre Marine. Quant à elle, elle voit trois étapes à son rôle. Dans un premier temps, cette reine veut vivre et elle se fait l'avocate de sa propre cause. Dans un deuxième temps, elle est happée à nouveau par l'illusion de l'amour. Elle pense que le comte de Leicester s'apprête à venir la sauver. Cet aspect, précise-t-elle, est appuyé par Alexandre Marine. Dans la troisième partie, c'est la mort acceptée comme une délivrance. Et l'actrice de citer le beau vers de Schiller: «Dans ce royaume où les larmes n'existent pas.»
Pour interpréter ce personnage, sera-t-elle fidèle à sa réputation de comédienne intuitive, instinctive? Elle proteste faiblement: «Je ne le suis pas tant que ça. Je lis les biographies. Je me renseigne. Et s'il est vrai que je suis instinctive, je travaille aussi beaucoup techniquement. Car la technique est nécessaire pour arriver à faire passer un courant, des vagues... Pour que l'émotion passe, il faut qu'il n'y ait aucun obstacle. Les mots doivent devenir des tremplins. Je dois transmettre le feu... Dans la scène finale de Marie Stuart, quand elle va à la rencontre de Dieu, c'est comme si elle allait rencontrer son ultime amant.»
Quand l'actrice prononce ces paroles, ses yeux brillent. On voit bien qu'elle brûle déjà de commencer à incarner cette femme hors du commun. De lui conférer sa joie, sa détresse, mais surtout sa lumière à elle. Sur la scène. Là où elle se sait chez elle.
Collaborateur du Devoir
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Marie Stuart
De Schiller, traduction de Normand Chaurette, mise en scène d'Alexandre Marine Au Théâtre du Rideau Vert jusqu'au 20 octobre.
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