Ken Burns s'attaque à la guerre

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Paul Cauchon
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 septembre 2007

Mots clés : série, télévision, The War, Internet, Culture, États-Unis (pays), Québec (province)

Le célèbre documentariste montre que la Seconde Guerre mondiale a touché chaque ville, chaque rue, chaque famille américaine... et remodelé le monde PBS entreprend la diffusion de la série de 14 heures et de sept épisodes dès demain soir. The War est soutenue par un livre, un coffret DVD, un CD, un site Internet et un effort pédagogique considérable touchant les écoles, les bibliothèques publiques, les musées militaires et la Library of Congress. C'est un des événements de la rentrée aux États-Unis.

Aux États-Unis, 40 % des étudiants des high schools croient que, lors de la Seconde Guerre mondiale, les Américains ont combattu aux côtés des Allemands contre l'Union soviétique. C'est en lisant cette statistique stupéfiante que Ken Burns a décidé de faire sa série The War

«Cette perte de mémoire a quelque chose de terrifiant, dit-il. Et alors que chaque jour des vétérans de cette guerre meurent, des gens qui ont connu cette période et qui n'ont jamais transmis leur récit, j'ai pensé qu'il était urgent de le faire.»

Le résultat: une série de 14 heures et de sept épisodes, dont PBS entreprend la diffusion demain soir, pour continuer pendant deux semaines.

Pour la télévision publique américaine, c'est du jamais vu: le réseau a mis en place une campagne de promotion de 10 millions pour appuyer la série. The War, qui a nécessité six ans de travail, est également appuyée par un livre, un coffret DVD, un CD (avec musiques de Winton Marsalis et Norah Jones), un grand site Internet, et par un effort pédagogique considérable, en collaboration avec les écoles, les bibliothèques publiques, les musées militaires, la Library of Congress. Bref, c'est un des événements de la rentrée aux États-Unis.

L'expérience américaine

Il faut dire que Ken Burns est une véritable star du documentaire. Il a réalisé des documents remarqués sur Mark Twain, Frank Lloyd Wright et l'expédition Lewis & Clark, mais il est aussi le réalisateur de trois grandes séries, Civil War, Baseball et Jazz, qui ont fait sensation sur PBS. The War veut raconter l'expérience américaine lors de la Seconde Guerre mondiale. Il ne s'agit donc pas d'une série sur l'histoire complète du conflit.

Bien sûr, comme Burns le rappelle, les civils américains n'ont jamais été directement menacés par les combats, contrairement aux Européens, et les villes américaines n'ont pas été bombardées. Mais la guerre a touché chaque ville, chaque rue, chaque famille, dit-il. Ce fut «le plus grand cataclysme de l'histoire humaine», avec 50 ou 60 millions de morts (on ne connaîtra jamais le chiffre exact), et elle a remodelé le monde. Les États-Unis, pays isolationniste qui se remettait alors de la crise des années 1930 et participait peu aux grandes affaires du monde, est sorti du conflit comme la plus grande puissance du monde, et elle l'est restée jusqu'à ce jour.

La série The War ne présente pas des entrevues avec des historiens ou des spécialistes militaires. Burns a plutôt choisi de laisser la parole aux gens ordinaires de quatre villes distinctes: Mobile en Alabama, Waterbury au Connecticut, Sacramento en Californie et Luverne au Minnesota. Le réalisateur voulait comprendre pourquoi, dans une petite ville de 3000 habitants comme Luverne, par exemple, «sans doute l'endroit le plus sûr du monde à cette époque», dit-il, de jeunes hommes ont voulu risquer leur peau en s'engageant dans l'armée.

La série propose des archives abondantes, comme c'est toujours le cas avec Ken Burns, mais aussi des histoires individuelles et des témoignages nombreux. Il paraît que, lors du tournage, d'anciens soldats ont raconté pour la première fois leur expérience des combats devant leurs enfants (les adultes d'aujourd'hui) bouleversés.

Controverses variées

Il était immanquable qu'une telle série attire l'attention pour différentes raisons, et depuis plusieurs mois Ken Burns s'est retrouvé plongé, à son corps défendant, dans deux polémiques.

La première est très significative. Burns avait choisi de recueillir les témoignages d'hommes et de femmes, Blancs, Noirs, Américains d'origine japonaise et autres, mais au printemps dernier, des groupes de défense des Latinos ont protesté contre le fait qu'on ne trouvait aucun témoignage de Latinos ayant participé au conflit.

Burns a d'abord rejeté leurs accusations, brandissant sa liberté de créateur. Les associations sont revenues à la charge et l'affaire a pris de l'ampleur, occupant les pages des grands médias comme The New York Times. Au début de l'été, Ken Burns a finalement conclu une entente avec deux grandes associations, promettant d'inclure dans la version finale des témoignages d'anciens soldats latinos.

Cette polémique illustre la montée en force du pouvoir latino aux États-Unis, qui a vu dans la série un enjeu politique et historique, tenant absolument à s'inscrire dans l'histoire américaine.

La deuxième polémique, elle, semblera plus absurde à nous, Québécois, et elle a éclaté tout récemment. Début septembre, les médias américains ont fait état des craintes de plusieurs dirigeants de stations locales de PBS, parce que, dans la série, des soldats utilisent les fameux mots de quatre lettres, comme «fuck». Il faut comprendre que la Federal Communications Commission (FCC), le CRTC américain, a le pouvoir d'imposer des amendes aux grands réseaux (mais non aux stations sur le câble!) pour l'utilisation d'un langage «inapproprié».

Personne ne semble comprendre comment la FCC intervient. L'organisme fédéral a imposé des amendes à une station de PBS qui diffusait la série Jazz de Ken Burns, justement, parce des musiciens utilisaient un langage «vulgaire», mais elle a décidé de ne pas en imposer à ABC après avoir analysé la diffusion du film Saving Private Ryan, où les soldats sacraient pas mal. Ne courant pas de risque, PBS vient d'annoncer qu'elle offrait à ses 350 stations deux versions de The War, l'une étant expurgée des méchants «fucks».

Cette polémique peut sembler risible, mais elle illustre à la fois le vent de conservatisme aux États-Unis et l'hypocrisie du «politiquement correct». Comme le commentait Ken Burns lui-même, personne ne semble exprimer d'inquiétude devant les images de cadavres qu'on trouvera dans la série, mais les gros mots, eux, font peur...

***

The War

Une réalisation de Ken Burns présentée sur le réseau PBS; début dimanche le 23 septembre, 20h, suite lundi, mardi, mercredi, et la semaine prochaine.


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