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«De la paroisse au pays» * : Le repli et le ressentiment- prise 2:
Fernand Dumont dans «Genèse de la société québécoise», 1995, * p.9, ** p.352.
Depuis la conquête, le Québec a connu deux courtes périodes de tentative d'affranchissement. La période des patriotes qui a culminé avec la révolte de 1837-1838 et la montée de l'indépendantisme de 1960 à 1995 qui s'est terminée avec l'échec référendaire.
Le premier épisode a été suivi d'un long repli et une montée du nationalisme ethnique dont le principal et dernier porte-étendard fut Maurice Duplessis. À cet égard, on doit se demander si l'actuelle montée de nationalisme identitaire, caractérisée par la crise des accommodements raisonnables, n'est pas un nouvel épisode de repli et de ressentiment faisant suite à l'échec du dernier référendum, une sorte d'écho au séisme de 1995.
Le nationalisme est fondamentalement conservateur et attaché à l'idée d'un Québec fort dans un Canada uni, plus fidèle à l'idée de nation ethnique qu'à celle d'indépendance. Les nationalistes sont devenus indépendantistes le jour où ils se sont rendus compte que la seule façon d'obtenir la reconnaissance nationale était de se la donner soi-même. C'est Daniel Johnson qui a été le premier nationaliste à suggérer "officiellement" que l'indépendance pouvait être une solution nationale, même si c'était sur le bout des lèvres ! « L'égalité ou l'indépendance » est un concept qui sévit encore chez de nombreux nationalistes. L'ADQ de Mario Dumont incarne ce mouvement.
Lorsque Stephen Harper reconnaît la Nation québécoise, c'est à ces nationalistes qu'il s'adresse. Le «nous» qu'il propose est en réaction à la défaite de 1995, c'est malheureusement au «nous» du repli et du ressentiment qu'il fait écho. Pour cette raison, faire de l'indépendance un projet avant tout national est la voie de la tergiversation, un véritable cul-de-sac. L'esprit nationaliste étant fondamentalement conservateur, il choisira toujours le confort canadien.
S'il veut se réaliser et pour ce faire trouver des assises dans l'ensemble de la population québécoise, le projet d'indépendance doit continuer à être républicain dans l'esprit des «patriotes» et s'attacher plus à la reconnaissance du citoyen qu'à celui de la nation. Vivre ensemble dans un pays souverain est un défi qui interpelle tous les Québécois, pas seulement la nation canadienne française.
Lors de la campagne électorale de 2003, Jacques Parizeau avait porté à notre attention des chiffres encourageants nous indiquant que, dès la deuxième génération, 40 % des enfants des immigrants adoptait les mêmes codes de conduite que les enfants des Québécois de souche et était favorable dans une même proportion que les autres Québécois à l'indépendance du Québec. Dans un tel contexte, l'accession à la souveraineté ne devenait plus qu'une question de temps, de quoi inquiéter les fédéralistes les plus nerveux. À côté de cette tendance lourde et très préoccupante pour le camp fédéraliste, le phénomène des accommodements raisonnables aurait dû être considéré par le camp indépendantiste comme marginal et non significatif, pas comme une grave menace. Un troisième camp, nationaliste celui-là, est venu mêler les cartes, faisant surgir du camp indépendantiste un «nous» ambiguë qui n'a réussi qu'à semer la confusion depuis son apparition.
Il est clair dans l'esprit de plusieurs indépendantistes que le vote de ces nouvelles générations pourrait faire la différence lors d'une éventuelle consultation sur l'accession à la souveraineté. Dans ces circonstances, pourquoi ce «nous» ambiguë à ce moment précis de notre histoire, alors que la souveraineté est possible grâce à la participation des enfants des immigrants, alors que le vote favorable des descendants des nouveaux arrivants pourrait faire la différence entre un pays pour tous ou pas de pays du tout? Cela ne risque-t-il pas de faire le jeu du camp fédéraliste.
Dans ces circonstances, comment ne pas accréditer la thèse que le nationalisme s'oppose à l'indépendantisme? Qu'il ne s'agit pas de deux visions parentes qui s'accordent ou s'adossent comme les deux côtés d'une même pièce de monnaie, mais bien de deux visions diamétralement opposées qui s'affrontent. Pour les nationalistes, l'égalité ou l'indépendance se jouent à pile ou face, alors que pour les indépendantistes, la souveraineté n'est pas le fruit du hasard ou de l'émotion du moment, mais bien le résultat d'un dessein planifié, un objectif à atteindre. Dans les faits, tout oppose nationalisme et indépendantisme.
Le nationalisme n'est pas une option viable parce qu'il est stérile et n'autorise aucun accommodement possible avec l'autre pour faire de la souveraineté un vrai projet de société. Une conception où le chacun chez soi et le chacun pour soi priment, où il n'y a aucune concession à faire parce qu'elles doivent toutes venir de l'autre. Comment ne pas y voir le même intégrisme qui est tant dénoncé chez certains groupes, aveuglé qu'il est par les pires préjugés? Ce nationalisme primaire, si attaché à la nation ethnique et qui manque cruellement d'imagination, fait peur puisqu'il risque de nous faire perdre le pays qui nous libérerait à la fois de l'oppresseur et de plusieurs de nos vieux démons nationaux. Il fait peur parce qu'il annonce le même repli national où les Canadiens français ont été plongés après la défaite de 1838, jusqu'en 1960, là même où le nationalisme ethnique trouve sa source, alors que le projet indépendantiste prend racine plus loin dans l'histoire, dans le combat des patriotes de 1837-1838.
Déjà, à cette époque, le combat que menaient les patriotes était civique et pluraliste. Les patriotes étaient de toutes les races et s'identifiaient carrément aux «patriots» américains. Il s'agissait d'un mouvement républicain issu des classes intellectuelles qui chérissait l'idée de faire du Bas-Canada un état américain afin d'obtenir le droit à une juste représentation de tous les citoyens au sein d'une chambre législative et la formation d'un gouvernement responsable. Pour cette raison, l'idée actuelle d'un Québec des chartes au centre du débat sur la souveraineté n'est pas plus farfelue que le désir passé de devenir un état américain où les citoyens seraient protégés par la constitution et en ce sens, elle est cohérente avec notre histoire. Les débats ont juste évolué depuis l'époque des «patriotes». Le but des indépendantistes étant de se donner un pays, l'idée de charte pour protéger la société civile, inspirée de la constitution américaine, est cohérente avec l'idée d'une société ouverte et moderne, étant fondamentalement attachée à l'idée de pays.
Le problème des chartes au Québec, c'est qu'elles précèdent la création du pays alors qu'elles devraient l'accompagner. Les chartes ont créé la fiction d'une majorité canadienne française à l'intérieur d'un pays majoritairement anglais, alors que cette majorité canadienne française ne pourrait réellement exister que dans le contexte d'un pays souverain. Dans cette perspective, il est tout aussi prématuré de parler de l'adoption de la constitution d'un pays qui n'existe pas encore.
Ainsi, ce qui distingue fondamentalement les nationalistes des indépendantistes, c'est que les premiers se bornent à recourir à l'histoire pour justifier leur conservatisme, alors que les seconds, loin de renier le passé, ont pris le parti de lui joindre le «courage de la liberté»***. Comme le suggérait Fernand Dumont, nous avons le choix entre habiter individuellement nos coutumes devenues insuffisantes ou contribuer collectivement à l'édification d'une référence habitable en devenant les citoyens d'un pays, les responsables d'une histoire, les participants à un imaginaire collectif.
Pour cette raison, la question fondamentale que nous devons poser ne vise pas à savoir si le «nous» est inclusif ou exclusif, mais bien de savoir si ce «nous» va survivre ou s'éteindre. Si comme je le pense, nous arrivons à la conclusion que pour survivre il faut vivre ensemble, dès lors nous devons être raisonnables et accepter d'accommoder raisonnablement ceux qui contribueront à notre survie, ceux qui auront fait le choix de devenir Québécois en adoptant notre langue et en respectant nos institutions.
Nous sommes rendus à cette étape de notre aventure collective où nous devons faire le choix de l'histoire que nous souhaiterons raconter un jour à nos petits-enfants. Celle d'une minorité nationale qui s'est éteinte à petit feu parce qu'elle s'est repliée sur elle-même ou une autre, plus heureuse, racontant la naissance d'un nouveau pays où nos enfants sont devenus les principaux acteurs.
*** ibid., p.336.
Louis Lapointe
Brossard
