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Le repli et le ressentiment

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Louis Lapointe
Envoyé Le vendredi 21 septembre 2007 10:00



Bonjour M.Robitaille,

Mathieu Bock-Côté le dit, il est conservateur et cela a certainement une influence sur sa grille d'analyse. Depuis la conquête, le Québec a connu deux courtes périodes de tentative d'affranchissement. La période des patriotes qui a culminé avec la révolte de 1837-1838 et la montée de l'indépendantisme de 1960 à 1995 qui s'est terminée avec l'échec référendaire.

Le premier épisode a été suivi d'un long repli et une montée du nationalisme ethnique dont le principal et dernier porte-étendard fut Maurice Duplessis. À cet égard, on doit se demander si l'actuelle montée de nationalisme identitaire, caractérisée par la crise des accommodements raisonnables, n'est pas un nouvel épisode de repli et de ressentiment faisant suite à l'échec du dernier référendum, une sorte d'écho au séisme de 1995 .

Contrairement à ce que soutient M.Buck-Côté, l'idée d'indépendance est une idée moderne issue des classes intellectuelles québécoises, pas une idée issue de la classe conservatrice à laquelle dit appartenir M.Buck-Côté. Déjà en 1837-1838 les patriotes étaient de toutes les races et s'identifiaient carrément aux «patriots» américains. Il s'agissait plus d'un mouvement républicain que d'un mouvement national, qui chérissait l'idée de faire du Bas-Canada un état américain afin d'obtenir le droit à une juste représentation de tous les citoyens au sein d'une chambre législative et la formation d'un gouvernement responsable. Pour cette raison, l'idée actuelle d'un Québec des chartes au centre du débat sur la souveraineté n'est pas plus farfelue que le désir passé de devenir un État américain où les citoyens seraient protégés par la constitution et en ce sens, elle est cohérente avec notre histoire. Les débats ont juste évolué depuis l'époque des «patriotes». Le but des indépendantistes étant de se donner un pays, l'idée de charte pour protéger la société civile, inspirée de la constitution américaine qui elle-même découle de la Révolution française, est cohérente avec l'idée d'une société ouverte et moderne, dans laquelle le repli et le ressentiment ne sont pas des options.

Nous n'avons rien emprunté au Canada en matière de charte, c'est du Québec que vient ce mouvement et c'est encore au Québec qu'il évolue le plus rapidement. L'idée de charte est un concept civiliste dans son esprit même. Les Français ont toujours préféré codifier le droit alors que les Anglais ont une approche "commun-lawiste" : le juge révèle le droit qui est immanent et non écrit. En droit civil, c'est le législateur qui crée le droit en le codifiant. Les chartes sont issues de cet esprit et c'est cet esprit que Pierre Trudeau a poursuivi au Canada après l'avoir cogité au Québec sous les auspices de Cité Libre. L'idée de charte est fondamentalement attachée à l'idée de pays. Le problème des chartes au Québec, c'est qu'il précède la création du pays alors qu'il devrait l'accompagner. Les chartes ont créé la fiction d'une majorité canadienne française à l'intérieur d'un pays majoritairement anglais, alors que cette majorité canadienne française ne pourrait réellement exister que dans le contexte d'un pays souverain. Pour cette raison, l'idée de charte doit s'attacher au pays, pas à la nation. À ce titre, elle est malheureusement prématurée dans sa facture actuelle. Pour cette même raison, il est également prématuré de parler de l'adoption de la constitution d'un pays qui n'existe pas encore et qui n'existera peut-être jamais.


Le nationalisme est une pensée différente et a emprunté d'autres chemins qui n'ont conduit que tardivement à l'idée d'indépendance. Les nationalistes conservateurs, auxquels dit appartenir M.Buck-Côté, sont plus attachés à l'idée de nation ethnique qu'à l'idée d'indépendance. Ils sont devenus indépendantistes le jour où ils se sont rendus compte que la seule façon d'obtenir la reconnaissance nationale était de se la donner soi-même. Bien tardivement, car c'est Daniel Johnson qui a été le premier nationaliste à suggérer "officiellement" que l'indépendance pouvait être une solution nationale, même si c'était sur le bout des lèvres ! « L'égalité ou l'indépendance » est un concept qui sévit encore chez de nombreux nationalistes. L'ADQ de Mario Dumont incarne ce mouvement.

Le nationalisme est fondamentalement conservateur et attaché à l'idée d'un Québec fort dans un Canada uni, l'indépendance ne serait qu'une voie de secours si le Canada ne nous reconnaît pas. Les Johnson, Bouchard et Dumont sont issus de cette lignée. Lorsque Stephen Harper reconnaît la Nation québécoise, c'est à ces nationalistes qu'il s'adresse. Le «Nous» qu'il propose est en réaction à la défaite de 1995, c'est malheureusement au «Nous» du repli et du ressentiment qu'il fait écho, le même qui inspire M.Buck-Côté. Pour cette raison, faire de l'indépendance un projet avant tout national comme le propose M.Buck-Côté est la voie de tergiversation, un véritable cul-de-sac. L'esprit nationaliste étant fondamentalement conservateur, il choisira toujours le confort canadien. Voilà le vrai paradoxe québécois, il est conservateur et nationaliste, pas intellectuel. Pour sortir de ces ornières, il faut abandonner l'idée d'un projet national et plutôt embrasser un projet civique.

S'il veut se réaliser et pour ce faire trouver des assises dans l'ensemble de la population québécoise, le projet d'indépendance doit continuer à être républicain dans l'esprit des «patriotes» et s'attacher plus à la reconnaissance du citoyen qu'à celui de la nation. Vivre ensemble dans un pays souverain est un défi qui interpelle tous les Québécois, pas seulement la nation ethnique canadienne française.

Louis Lapointe
Brossard

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