Le huard rejoint le billet vert
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«Il ne faut pas pleurer. Il faut se réjouir. Cela veut dire que nous sommes tous plus riches.»

«Rien ne vient de changer, sinon que les journaux pourront faire de belles manchettes demain matin, a commenté hier Maurice Marchon, professeur de sciences économiques à HEC Montréal. Que le dollar canadien soit à 98 ¢US ou 1,01 $US revient au même. Et puis, il ne faut pas pleurer. Il faut se réjouir plutôt. Cela veut dire que nous sommes tous plus riches.»
Tous ne partagent cependant pas cette opinion. À court terme, «cela représente tout un resserrement des conditions monétaires en très peu de temps, même pour un pays dont l'économie est fondamentalement saine», a observé Stéfane Marion, économiste en chef adjoint à la Banque Nationale. Ce ne serait pas une mauvaise idée, a-t-il dit, que la Banque du Canada abaisse un peu les taux d'intérêt à sa prochaine réunion le 16 octobre afin de donner un peu d'oxygène à l'économie.
La forte appréciation du dollar canadien au cours des cinq dernières années est tout sauf une bonne nouvelle, estime pour sa part Rodrigue Tremblay, professeur émérite de sciences économiques à l'Université de Montréal et ancien ministre de l'Industrie et du Commerce de René Lévesque de 1976 à 1979. «Oui, d'accord, c'est sans doute bon pour ceux qui vont faire du tourisme aux États-Unis. Ça devrait l'être aussi pour les consommateurs canadiens, mais il n'y a qu'à voir les prix des voitures ou du vin pour constater que les prix tardent à refléter notre plus grand pouvoir d'achat.»
Cela devrait également aider l'acquisition d'entreprises américaines par les grandes compagnies canadiennes, «mais en reste-t-il encore beaucoup après la vague d'acquisitions qui a emporté Alcan et les autres?». Le dollar fort profite sûrement aussi à des provinces dont l'économie repose essentiellement sur les ressources naturelles comme l'Alberta, mais c'est tout le contraire pour des provinces manufacturières comme l'Ontario et le Québec. «Surtout le Québec, où l'on doit rattraper un retard de productivité plus grand.»
Le secteur manufacturier canadien apparaît comme la principale victime de la hausse du huard. Il a perdu 289 000 emplois depuis la fin de 2002. Il pourrait en perdre 100 000 de plus d'ici 12 à 15 mois, a estimé hier Jeff Rubin, l'économiste de la banque CIBC. Par contre, il s'est aussi créé plus d'un million de nouveaux emplois dans l'ensemble de l'économie au Canada depuis 2002, a-t-il rappelé, et le taux de chômage n'a jamais été aussi bas depuis 30 ans.
«On fait toute une histoire aujourd'hui avec l'atteinte de la parité, a ajouté Maurice Marchon, mais le gros de l'ajustement, par rapport au dollar canadien à 62 ¢US, a déjà été fait. Est-ce que cela fera encore des victimes? Sans doute. Mais on ne peut pas dire que dans l'ensemble on se porte plus mal, au contraire.»
Retour dans le passé
Tout au long de son histoire, le dollar canadien s'est longtemps maintenu aux alentours de la parité avec le dollar américain. Les deux derniers sommets avaient été atteints en août 1957 (1,0614 $US) et avril 1974 (1,0443 $US). Curieusement, la situation aujourd'hui ressemble beaucoup à celle qui prévalait la dernière fois que les dollars canadien et américain se sont retrouvés côte à côte de 1970 à 1976. L'appréciation du dollar canadien, a expliqué François Dupuis, vice-président et économiste en chef au Mouvement Desjardins, avait suivi la décision du Canada de laisser flotter les cours de sa devise et était notamment attribuable à une forte poussée des prix de l'or noir, avec la crise pétrolière, ainsi qu'à l'état pitoyable de l'économie américaine après des années de guerre au Vietnam.
«Les économies étaient toutefois beaucoup moins ouvertes qu'aujourd'hui et le commerce n'avait pas la même importance, a noté François Dupuis. L'ampleur de l'appréciation du dollar canadien avait aussi été moins grande.» À cette époque, se souvient-il, il arrive des choses aussi étonnantes que de voir un as-releveur américain (Mike Marshall) réclamer, après avoir été échangé à l'équipe des Expos de Montréal, d'être payé en dollars canadiens plutôt qu'américains.
Le dollar canadien entamera, après le 30 novembre 1976, une longue dégringolade qui ne s'arrêtera qu'en 1985. Certains diront que c'était la faute de l'élection du premier gouvernement péquiste. Les économistes plus sérieux savent que cela était dû à un ensemble de facteurs, dont la fin de la seconde crise pétrolière, le rebondissement de l'économie américaine et l'alourdissement de la dette publique au Canada.
Le grand avantage dans les années 1970, selon l'ancien ministre péquiste Rodrigue Tremblay, est que l'on avait un gouvernement fédéral bien décidé à ne pas rester spectateur devant les distorsions et les inégalités créées par une devise trop forte. C'est en effet à cette époque que le gouvernement Trudeau met, par exemple, en place un ministère du Développement régional, une politique nationale de l'énergie pour mieux répartir la richesse pétrolière canadienne, ainsi qu'une agence de tamisage des investissements étrangers afin de juguler les acquisitions d'entreprises canadiennes à coups de centaine de millions de dollars.
«Ce n'est pas le genre de choses auxquelles penserait le gouvernement Harper», a-t-il déploré. Pour lui, il n'y a que le laisser-faire économique. Le ciel va rapidement se couvrir de nuages sur l'économie canadienne.»
Un phénomène qui est là pour durer
Contrairement aux années 1970, le huard fort est là pour rester, a prévenu l'économiste Maurice Marchon. «Je résumerais en disant qu'à cette époque, le dollar canadien était fort pour de mauvaises raisons qui ne pouvaient pas durer. Aujourd'hui, il l'est pour de bonnes raisons. L'explosion de la demande de pétrole et de ressources naturelles liée à la formidable croissance des économies émergentes, comme la Chine, n'est pas un phénomène passager. Ces économies ne vont pas disparaître. La demande pour nos ressources naturelles va demeurer et le dollar canadien va rester fort.»
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Avec La Presse canadienne
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