Bock-Côté, citoyen polémiste
Mots clés : accommodements raisonnables, Gérard Bouchard, Mathieu Bock-Côté, Québec (province)
Gérard Bouchard doit résoudre une crise qu'il a contribué à créer, dit le sociologue

Photo: Pedro Ruiz
Cette intelligentsia craignait tellement d'être associée à la déclaration honnie («sociologiquement vraie mais politiquement maladroite», note Bock-Côté) de Parizeau qu'elle a enfoncé le bouchon le plus loin possible.
À l'autre extrême, celui de la «dénationalisation». L'histoire, l'«expérience historique» francophone, le «nous», la «survivance», les ancêtres et même la défense de la langue française: tout cela et bien d'autres choses évoquant les racines et les souches ont été décrétés suspects de contamination «ethnique». Le concept de «majorité francophone»? Infréquentable. «Vous vous souvenez, dit Mathieu Bock-Côté, c'était l'époque où on assimila le nationalisme historique à un nationalisme "ethnique" fermé sur les autres, auquel on a tout de suite opposé le nationalisme "civique", seul compatible avec l'exigence démocratique.»
Une époque -- de 1996 à 2003 -- «un peu folle», marquée par ces querelles des anciens et des postmodernes que furent notamment l'affaire Michaud et la liquidation, par le Bloc québécois, de la notion des «deux peuples fondateurs». Et ce n'est pas tout, poursuit l'inarrêtable Bock-Côté: les intellectuels, au premier chef Gérard Bouchard, ont tenté depuis une décennie «d'implanter de force une nouvelle identité québécoise fabriquée par eux». Le seul et unique socle en était les chartes des droits. Les Cahiers du 27 juin (revue nommée ainsi en référence au 27 juin 1975, date à laquelle la Charte québécoise des droits et libertés de la personne fut adoptée) sont une publication qu'aime bien critiquer Mathieu Bock-Côté.
À l'ère postréférendaire, la nation devait au plus vite devenir une pure affaire de procédures. Selon les plus zélés, c'est la nation, carrément, qui devait disparaître de notre vocabulaire. «Pourquoi ne pas parler de société?», a déjà dit l'historien Jocelyn Létourneau, auquel Bock-Côté consacre un chapitre critique de son essai. Le vieux monde, issu de la Grande Noirceur, suspect de «fermeture, de xénophobie et de haine de l'autre», devait être rejeté au plus vite avant qu'il ne fasse d'autres dommages. Il fallait reprogrammer le patriotisme pour le rendre strictement constitutionnel, «Jürgen Habermas l'avait dit», raille Bock-Côté.
Les cercles intellectuels, ces mondes si perméables aux modes et où la vertu se porte «à la boutonnière», ont rapidement fait consensus: «Tous les intellectuels du Québec sont d'accord, le peuple québécois ne peut que se rallier», a même lancé un jour sans rire un de ces philosophes de l'identité, se souvient Mathieu Bock-Côté en rigolant. «Ça me fait penser à la phrase de Brecht: "Ne serait-il pas plus simple de dissoudre le peuple et d'en élire un autre?"»
Le tournant du 26 mars
Or, le 26 mars dernier, le peuple a refusé d'être réformé ou dissous, se réjouit le sociologue. «Il a refusé le rôle qu'on lui assignait dans le grand laboratoire cosmopolite à ciel ouvert pour ingénieurs sociaux maladroits qu'était devenu le Québec», dit Bock-Côté. En propulsant l'ADQ au rang d'opposition officielle, ce peuple a rappelé qu'il ne voulait pas nécessairement de la nouvelle identité québécoise abstraite et désincarnée, nettoyée civiquement par les «élites pluralistes». «Une identité, ce n'est pas le résultat d'une série de colloques mais le fruit d'une expérience historique!», tonne-t-il.
L'ADQ, à la faveur du débat sur les accommodements raisonnables, «s'était réapproprié le thème de la défense de l'identité québécoise». À partir de ce moment, le Parti québécois a dû prendre conscience qu'en «dissociant le projet souverainiste de la défense de l'identité québécoise», il est passé bien près de la disparition. Ses réflexes hérités de la «mauvaise conscience» de 1995 étaient si bien intégrés, dit le sociologue, que tout ce que son «chef dénationalisé» André Boisclair a réussi à dire pendant la controverse sur les accommodements raisonnables, c'est ceci: «Confiance, nous avons des chartes.» Selon Mathieu Bock-Côté, depuis des années, le PQ se refusait de voir les signaux d'alarme: la controverse sur le kirpan, celle sur le programme d'histoire. «Ce parti ne semblait pas vouloir de l'électorat qu'il avait.»
Mathieu Bock-Côté -- qui revendique l'étiquette de «conservateur» et aime pester contre le «progressisme»-- remercie l'ADQ d'avoir «fait sauter le loquet qui interdisait le débat public» sur la question de l'identité. Il loue Mario Dumont d'avoir fait le choix d'un «nationalisme majoritaire plutôt conservateur» qui rejoignait le peuple, «dépossédé sur le plan identitaire» depuis 1995. Notamment lorsqu'il a écrit que les Québécois «se sont battus avec trop d'acharnement à porter [leur] langue et [leur] identité à travers les siècles sur ce continent pour que tout cela s'estompe bêtement au fil d'un déclin démographique».
II y a un hic, toutefois: l'ADQ a beau «avoir de bons instincts», note Bock-Côté, elle ne semble pas être capable de les traduire «en vision à moyen et à long terme». Cet admirateur de Charles de Gaulle perçoit en ce parti une «petitesse provinciale déplorable». S'il est prompt à condamner le souverainisme sans identité du PQ de l'époque Boisclair et du Bloc de Duceppe (où il a déjà milité), il souligne que «l'identité sans la souveraineté», comme à l'ADQ, produit une forme de «régionalisme incapable de penser le Québec dans ses aspects institutionnels». Les laudateurs exaltés de «Montréal-pluri-multi-centre-du-monde» l'énervent. Mais ce nouveau et atypique résidant du Plateau -- fier natif du 450, plus précisément de Lorraine -- déplore la tentation adéquiste de ne pas «vraiment penser l'intégration des immigrants» en se disant, selon une «mentalité de bourgade», que «la vraie identité québécoise se trouve à Saint-Hyacinthe et pas à Montréal». Le risque, c'est «d'abandonner la métropole à son sort» en ne cherchant même plus à la «réintégrer dans l'espace national».
Mathieu Bock-Côté, qui a déjà travaillé dans l'entourage de Bernard Landry, a bien apprécié le grand retour du «nous» chez Pauline Marois. «Elle met le doigt sur la bonne chose. Mais va-t-elle le dire, le redire, l'assumer et l'incarner?» En plus, ce changement de discours correspond à l'intérêt électoral du PQ, dont la tâche, après des années de dénationalisation, consiste à convaincre de nouveau les Québécois qu'il veut défendre leur identité.
Deux questions, enfin. La majorité a des droits, certes, mais ne peut-elle pas devenir tyrannique, comme Tocqueville nous en avait avertis? «Il fut un temps où on pouvait parler ainsi de manière sensée, mais j'ai l'impression aujourd'hui qu'il y a une espèce d'hyperbole autour de cette question», répond le doctorant. Cela nous porterait à oublier que les «minorités peuvent l'être aussi [tyranniques]», ajoute-t-il. «On donne spontanément tort à la majorité de nos jours, il suffit de lire les textes de la commission Bouchard-Taylor. Il y a un soupçon qui traîne toujours autour des majorités. On veut les déconstruire, les démanteler, les désenclaver. On veut se mettre à l'abri de la souveraineté populaire», fulmine-t-il.
Et le racisme? L'antiracisme est sans doute excessif parfois, mais cela signifie-t-il que le racisme ait disparu? Certes, «il y en a dans les marges», reconnaît Bock-Côté. «Mais est-ce qu'on est pour autant une société ayant un problème majeur de racisme? Non. Je refuse cette vision qui consiste à catégoriser sous le signe du racisme toute forme de critique du multiculturalisme.»
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La Dénationalisation tranquille
Éditions du Boréal, 211 pages
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