Les mots à la bouche de Mark Crick

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Caroline Montpetit
Édition du jeudi 20 septembre 2007

Mots clés : Lion d'Or, La Soupe de Kafka, Mark Crick, Culture, Montréal

Les pastiches littéraires et culinaires du Londonien sont présentés au Lion d'Or

Mark Crick

Photo: Jacques Nadeau

Pour recevoir à la manière du marquis de Sade, il faut servir quelque chose de charnu et d'un peu sanglant. Pourquoi pas des poussins, tiens, des poussins désossés et brutalement farcis aux oignons, aux champignons, aux prunes et aux abricots avant d'être cousus à l'aiguille, « avec des mots d'une violence inouïe», puis agrémentés de légumes d'hiver, sous les yeux d'une innocente jeune fille?

C'est du moins ce qu'a choisi Mark Crick, cet écrivain londonien qui a récemment pondu le délicieux petit livre La Soupe de Kafka, un recueil de pastiches de 16 grands écrivains de la littérature mondiale, présentés sous forme de recettes de cuisine. Une soupe à la manière de Kafka, du coq au vin façon García Márquez, un tiramisu à la Marcel Proust, un clafoutis comme l'aurait fait Virginia Woolf: le texte allie merveilleusement le verbe et le goût sous la plume de cet épicurien de quelque 40 ans qui potasse aussi habilement le livre que le kilo de farine.

L'idée lui est venue lors d'une conversation sur la cuisine avec une éditrice. «Je lui ai dit que je ne lisais jamais les recettes de cuisine au complet, que je me contentais de lire les ingrédients parce que les recettes étaient trop ennuyeuses, que si les recettes étaient écrites par des écrivains célèbres, ce serait très différent», disait l'écrivain hier, de passage à Montréal. Mis au défi d'écrire ce passionnant livre de recettes, Mark Crick s'est mis à la table de travail. Ses premières ébauches pastichent deux de ses écrivains favoris, qu'il lit et relit, soit Raymond Chandler et Graham Greene, respectivement sous forme de recettes d'agneau à la sauce à l'aneth et de poulet vietnamien. «Ce qu'il m'aurait fallu, c'était une table chez Maxim's, une centaine de dollars et une blonde explosive, mais je me retrouvais devant un gigot d'agneau sans mode d'emploi», lit-on dans l'agneau à la Chandler. Les textes sont des plus réussis. Les éditeurs sont emballés. Aujourd'hui, deux autres pastiches, des moules marinière à la Italo Calvino et du rosti façon Thomas Mann, ont épaissi la traduction française, par ailleurs très bien ficelée, signée de solides plumes françaises et de spécialistes.

«Ce qui a été difficile, ce fut de trouver des recettes qui permettaient d'entrer dans l'univers de l'écrivain, d'emprunter sa voix, son langage», ajoute Crick. Pour le texte pastichant Gabriel García Márquez, il fallait un coq, symbole de la virilité, bien mariné dans le sang et le vin, qui serait servi au dernier jour d'un condamné. Chez Irvine Welsh le dur, c'est un gâteau au chocolat que cuisine le narrateur, regardant les grains de sucre se dissoudre dans le beurre, comme un drogué exulterait à voir se liquéfier son héroïne. «C'est de la bonne came», dit-il. «J'avais un ami qui avait pris de l'héroïne et qui m'a dit que c'était exactement le sentiment qui l'habitait à ce moment-là», ajoute Crick. Et dans la cuisine, quoi de plus près de la drogue que le chocolat? Steinbeck lui inspirera un risotto où les bolets prendront soudain tout leur lustre sous une pluie d'eau. «Il fallait quelque chose de sec, qui allait se mettre en vie avec l'eau», dit-il. Chez Kafka, par contre, c'est de la soupe miso express qu'on servira, alors que K. devient l'hôte gêné de plusieurs invités inconnus, qu'il n'y a par ailleurs rien au frigo et qu'il est lui-même en caleçon et en bras de chemise.

«Il y a quelque chose de Kafka chez moi», dit l'écrivain, qui avoue souvent inviter des amis à souper à la dernière minute. «Je suis un peu paranoïaque. [...] Quand j'invite des gens, je me demande si j'ai acheté assez de nourriture, si la table est assez belle, s'il y a assez de vin.» En fait, Kafka a déjà dit rêver d'une vie où il écrirait dans une cave et qu'on lui servirait une soupe par jour, à travers une petite ouverture dans la porte. C'est du moins ce qu'a découvert Mark Crick après avoir écrit La Soupe...

Mark Crick s'est épris de littérature alors qu'il était tout petit, quand, tenaillé par l'asthme, il lisait toute la nuit, à la lumière d'une chandelle, pour oublier l'inconfort de la maladie, en attendant l'aube. Les livres, dit-il, ont été ses médicaments et ses professeurs. Mais ce qui l'intéresse par-dessus tout, c'est la voix des auteurs, ce style qui fait qu'on les reconnaît même s'ils annoncent un vélo dans le journal. «Si j'aime le ton d'un auteur, il peut parler de n'importe quoi», dit-il. Et c'est précisément cela, ce choc entre les styles littéraires exceptionnels et la trivialité du quotidien, qu'il exploite dans sa Soupe. «Il y a des auteurs que je n'ai pas pu faire», confesse par ailleurs le pasticheur. Ou pas osé... Ainsi, l'Anglais a reculé devant l'idée d'imiter le grand Shakespeare, qu'il connaît par ailleurs très bien.

«En fait, si j'avais su que mon livre serait traduit en français, je crois que je n'aurais pas osé pasticher Marcel Proust», dit-il. Reste que son pastiche de Proust, dans lequel un passant plonge dans une nostalgie inspirée par un tiramisu, a été fort bien accueilli en France. Crick s'est d'ailleurs amusé à découvrir que Proust lui-même s'était initié à la littérature par le pastiche «pour s'exorciser de toutes les voix qu'il avait en tête» avant de trouver son propre style. Mais Mark Crick le confesse: pour sa part, c'est l'inverse qui se produit. Au fur et à mesure qu'il écrit, d'autres voix surgissent encore, et d'autres pastiches suivront. Il travaille maintenant sur un traité de bricolage façon Marguerite Duras, Jules César ou Jean-Paul Sartre! «"Les éviers bouchés me donnent la nausée", par exemple», dit-il en évoquant Sartre.

Les textes de La Soupe de Kafka seront présentés demain soir en spectacle dans le cadre du Festival international de littérature au Lion d'Or, où suivra une dégustation de plats inspirés des recettes de Crick et concoctés au restaurant voisin, Le Petit Extra. Crick assure d'ailleurs que toutes ses recettes sont faisables et même relativement faciles à exécuter. Il recommande particulièrement la tarte à l'oignon, façon Geoffrey Chaucer, ou le tiramisu à la Proust.


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