La table de chez nous
Mots clés : Commission sur l'avenir de l'agriculture, Agriculture, Québec (province)

En fait, qui visite, toujours dans la métropole québécoise, le marché Atwater ou un marché Jean-Talon entièrement revampé (avec un stationnement souterrain en prime) a l'impression que le marché public est une institution montréalaise bien vivante. Et cette même personne, en revenant vers son foyer, passerait-elle par Côte-des-Neiges ou emprunterait-elle la rue Mont-Royal qu'elle verrait, là aussi, des étals bien dressés, qui accueillent des marchands (et marchandes) sollicitant les habitants de ces quartiers. Même l'arrondissement Outremont fait sienne cette pratique à l'automne en offrant un marché public saisonnier.
On pourrait ainsi croire que le marché public est une institution bien présente chez nous. Mais pourtant...
Car ne fut-il pas un temps où le centre-ville de Joliette, là où aujourd'hui sont proposés des espaces de stationnement, était un lieu où les agriculteurs et maraîchers descendaient de façon hebdomadaire? Et qui parviendrait, ailleurs sur le territoire, à repérer des étals en plein air compterait alors sur les doigts de deux (voire d'une) mains les villes et les villages québécois qui ont maintenu cette activité traditionnelle. Partout dans la «belle province», il n'est d'ailleurs plus possible de prendre une photo comme celle faite au début du siècle dernier où l'on voit une place Jacques-Cartier, à Montréal, envahie par les chalands, comme par les charrettes et les chevaux des producteurs de légumes ou par les voitures des éleveurs «montés» en ville.
Grandes surfaces
En fait, dans les années 50 d'un autre siècle, Montréal a entrepris la fermeture de ces espaces publics consacrés à la distribution alimentaire. Il faut dire que les habitudes des consommateurs allaient bientôt aussi être transformées avec l'arrivée des premiers Steinberg, geste qui fut suivi par l'expansion des Dominion (l'ancêtre des Provigo actuels). Les grandes surfaces (dont les espaces ont, depuis ce temps, doublé en taille avec l'arrivée des Loblaw's et autres Carnaval et Maxi) sont devenues la norme, les petits Métro, IGA et autres Richelieu fermant successivement leurs portes (ou devant s'agrandir), au même moment où l'épicerie de quartier disparaissait du paysage (il en est ainsi encore plus d'un ou d'une pour regretter le Warshaw's de la rue Saint-Laurent).
Et comme on n'arrête jamais le «progrès», le monde de l'épicerie a adopté comme stratégie promotionnelle l'impression et la distribution de ces fameuses circulaires publicitaires, qui encore aujourd'hui débordent des boîtes à lettres. Et là, page après page, ce sont les rabais qui sont mis en vedette. Et, normalement, le consommateur n'est souvent pas attiré par l'identification du lieu d'origine des produits, mais surtout par le prix auquel ils sont offerts.
Produits d'ici
La Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire aura donc beaucoup à faire, elle qui vient de clore sa tournée des régions québécoises et ainsi d'entendre par centaines des individus et organismes, dont plus d'un doute de la survie de ces industries traditionnelles. Les commissaires ont ainsi, entre autres, pris connaissance du fait que l'identification des produits «faits au Québec» est non seulement peu mise en valeur ou peu remarquée, mais qu'en plus la présence d'une telle étiquette ne suscite pas une réaction positive chez les consommateurs.
Mais le mandat donné à cet organisme est beaucoup plus vaste que le seul repérage des produits: quel sera l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire québécois dans un milieu où la mondialisation fait tomber les barrières frontalières, non seulement par les déréglementations de toutes sortes, mais aussi par les multiples dumpings (souvenez-vous que le riz haïtien se vend plus cher à Port-au-Prince que le riz produit au Texas)?
Et les consommateurs seront-ils assez «nationalistes» pour acquérir à prix fort des produits laitiers transformés ici, pour mettre ainsi sur leur table des fromages locaux, une opération qui nécessite des déboursés souvent plus élevés que ceux exigés par un camembert produit en France ou au Danemark?
Souveraineté alimentaire
Plus d'un producteur et plus d'un transformateur seront ainsi d'accord avec un organisme comme Greenpeace, qui prône, dans ce domaine, une fermeture des frontières pour parler de la mise en place d'une politique de souveraineté alimentaire, bloquant ainsi l'arrivée sur nos marchés des surplus d'ailleurs, là où souvent des programmes publics de subventions assurent le maintien de bas prix des denrées (la stratégie que les Américains appliquent pour le bois d'oeuvre serait ici reprise, mais cette fois à leur détriment).
Mais les Québécois seront-ils d'accord? Les Montréalais reprendront-ils, eux qui semblent apprécier une politique de bas prix, le chemin de Plattsburgh pour aller faire leur épicerie outre-frontière? Car, dans la situation actuelle, comme le souligne le président de l'Union des producteurs agricoles, il faut assurer aux agriculteurs québécois des revenus suffisants si l'on veut maintenir chez nous une telle activité.
Pour conserver un agroalimentaire québécois, il semble donc que les consommateurs devront accepter de payer la facture pour la mise en place d'une table bien de «chez nous».
Vos réactions
75 ans ? - par jean-marie francoeur
Le mercredi 19 septembre 2007 11:00

