Question d'images - La photo et le cadre
Mots clés : société, portrait, accommodements raisonnables, Religion, Commission d'enquête, Québec (province)
La commission sur les accommodements raisonnables fait son travail. Chaque jour, elle écoute le Québec. Et chaque jour, comme autant de cartes postales des régions qu'elle visite, elle nous envoie ou plutôt nous renvoie des images. Des images de nous, les Québécois de l'an 2007. Espérons qu'au terme du voyage, l'album-photo présentera de la famille un portrait homogène et fidèle de ce que nous sommes. Mais surtout qu'il constituera celui que nous voulons léguer à nos enfants.
Il nous faudra choisir entre deux options: terre d'immigrés ou terre d'immigrants. La première implique une reconnaissance sans compromis de notre passé et de notre histoire récente, y compris la lutte pour l'émancipation de nos valeurs culturelles, morales et religieuses. La seconde exige une plus grande adéquation à la réalité planétaire, en faisant de plus en plus de place à d'autres valeurs culturelles, morales ou religieuses. Car, comme l'affirmait non sans justesse et sourire un participant à la Commission, de passage à Gatineau: «Au Québec, il y a deux sortes d'immigrants: ceux qui sont arrivés avec Samuel de Champlain et ceux qui sont arrivés avec Air Transat.»
Voilà un raccourci bien terre à terre pour nous ramener à notre condition originelle de «venus d'ailleurs». Une façon directe de nous communiquer que le Québec n'a ni problème de voile ni problème de clôture. Mais qu'il vit à l'évidence, et plus que jamais, un décalage dans les mentalités. Un décalage entre les villes et les régions, entre les jeunes et les aînés, entre les riches et les pauvres, entre les religieux et les laïcs, un décalage enfin entre ceux dits de souche et ceux plus récemment venus d'ailleurs. Et l'histoire du monde montre clairement que plus les écarts se creusent plus les extrêmes se forment.
De quoi procurer aux commissaires un léger «mal de bloc» lors de la rédaction de leur rapport final. Pourtant, en tant qu'immigrant moi-même, je n'ai jamais eu à penser, un seul instant de ma vie, que les Québécois étaient xénophobes ou racistes. J'ai eu, à l'occasion, le sentiment que des peurs maladroitement exprimées poussaient les gens à sortir de ce qu'il convient d'appeler le «politically correct». Un territoire qui, en matière d'ethnicité ou de religion se doit d'être abordé avec la plus grande délicatesse. Et c'est bien là que le bât blesse. La médiatisation et la récupération populiste systématique de certains excès de langage ou d'attitude, donnant de nous et des «autres», une image tronquée le plus souvent atrophiée de tout bon sens commun.
Un reportage du journaliste Alain Picard, à la télévision de Radio-Canada, m'a fortement interpellé à ce propos. Revenant sur l'affaire de la clôture érigée par la communauté juive hassidique de Saint-Adolphe-d'Howard, ce reporter, fort habilement, a su donner à son sujet un caractère tantôt insupportable en montrant l'intolérance des uns et des autres devant une bête érection de clôture, frontière grossière entre deux mentalités en apparence inconciliables, tantôt apaisant puisque chacun, à la fin de son reportage, fait amande honorable en avouant craindre l'autre -- sans véritable raison de fond -- mais davantage par une méconnaissance crasse de ses coutumes et de ses habitudes. L'ignorance de la réalité de l'autre étant à mon avis bien plus évidente que la véritable intention de nuire.
On a tout lieu -- et nombre d'éditorialistes l'ont déjà fait -- de s'interroger sur le réel bien-fondé de cette commission. Certains peuvent cependant y voir la manifestation d'un acte démocratique de très haut niveau. Après tout, demander l'avis de tout un peuple sur des grands enjeux de société peut relever, à première vue, d'une forme de courage politique. Mais à bien y regarder, on peut aussi interpréter cette démarche du gouvernement Charest comme une manoeuvre préélectorale, pour profiter de cette commission comme d'une plateforme itinérante afin de mettre en évidence un aspect de sa personnalité qui ne saute pas aux yeux: sa proximité des vraies valeurs de la population du Québec.
Et puis, une autre idée maligne germe dans mon esprit. En interrogeant le Québec sur «les autres», cette commission n'occulte-t-elle pas simplement l'étape indispensable à tout peuple, celle qui lui permet de vivre pleinement et sainement son ouverture aux autres: sa propre affirmation, sa véritable identité? Une empreinte que le Québec ne pourra jamais laisser tant qu'il ne l'aura pas fondamentalement officialisée. Dans une certaine mesure, le Québec d'aujourd'hui est un sans-papiers, il aura de ce fait de plus en plus de difficultés à décliner son identité. La commission ira-t-elle jusque-là dans son analyse?
Quelle que soit la photo que la commission lui remettra, le gouvernement aura désormais l'obligation de lui fournir un cadre!
Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégies d'image.
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