L'immigration, terrain miné?
Mots clés : gouvernement, ministère, accommodements raisonnables, Religion, Immigration, Canada (Pays)

Photo: Jacques Nadeau
Mais les faits parlent d'eux-mêmes. Au cours des 13 dernières années, 11 ministres se sont succédé à la barre de l'immigration. Et avec chaque nouveau titulaire sont venus les ajustements, les changements et parfois les réformes.
Lorsque la responsabilité incombe à un politicien d'expérience, l'immigration est une fonction mineure greffée à un ministère principal. Ce fut le cas sous le gouvernement du Parti québécois avec Bernard Landry qui présidait aussi aux destinées des Affaires internationales, et Louise Harel qui combinait le dossier avec celui de l'Emploi. Sinon, le ministère de l'Immigration se retrouve entre les mains de députés juniors. C'est le cas de l'actuelle ministre libérale Yolande James qui a succédé à Lise Thériault, retournée sur les banquettes arrière.
L'un des ministres de l'Immigration de la dernière décennie qui a requis l'anonymat raconte que sa nomination l'avait catastrophé à l'époque parce que cela signifiait qu'il aurait «zéro poids politique» au conseil des ministres. Mais cette même personne a fini par constater au fil des mois que ce ministère pouvait être un tremplin vers un autre portefeuille plus prestigieux.
Robert Perreault, qui a occupé cette fonction de 1998 jusqu'à son départ de la politique en 2000, reconnaît que ce n'est pas un ministère très prisé pour un politicien ambitieux. «J'ai poussé des réformes mais il faut être réaliste, ce n'est pas un ministère qui permet à un politicien d'être sur la sellette», explique M. Perreault. Ce dernier soutient toutefois avoir pris un réel plaisir à s'occuper d'immigration qui, «dans les faits, est une réalité très montréalaise».
Stephan Reichhold de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), qui regroupe 130 groupes travaillant auprès des immigrants, a vu défiler les ministres. «La machine administrative s'accommode de la situation. L'immigration est gérée en vase clos, entre convaincus. Le ministère de l'Immigration n'a aucune influence en matière de politique et, donc, de priorité d'action. Les coupures l'ont amplement démontré», affirme M. Reichhold.
Des ressources détournées
Tant sous le gouvernement péquiste que libéral, les façons de faire du ministère de l'Immigration ont connu des chambardements, souvent sans que cela ne soulève de hauts cris dans la population. Les COFI (centre d'orientation et de formation des immigrants) qui dispensaient entres autres des cours de français ont été fermés pour que les immigrants apprennent la langue dans les écoles et la société. Un délai de carence de trois mois a été imposé aux nouveaux arrivants avant qu'ils ne puissent bénéficier de la carte d'assurance maladie du Québec. Les tentatives de régionalisation de l'immigration et d'intégration des immigrants dans la fonction publique québécoise n'ont pas donné les résultats escomptés. La reconnaissance des diplômes demeure un objectif. Quant à la plus récente politique sur le racisme, elle flotte dans le flou.
Et c'est sans compter le sous-financement des mesures d'intégration du ministère. Pourtant, le Québec bénéficie depuis 1992 d'une entente unique au pays qui lui accorde un certain contrôle de son immigration ainsi que des fonds fédéraux annuels pour assumer cette responsabilité. L'Accord Canada-Québec sur l'immigration vise notamment à «fournir au Québec de nouveaux moyens de préserver son poids démographique au sein du Canada, et d'assurer dans la province une intégration des immigrants respectueuse du caractère distinct de la société québécoise».
Concrètement, le gouvernement du Québec a reçu 82 millions en 1992-93, une somme qui augmente année après année sans que le gouvernement provincial ne soit tenu à une quelconque reddition de comptes. Pour l'année en cours, une compensation de 224 millions est attendue à Québec.
Or, la totalité de ces sommes n'est jamais dévolue à l'intégration des immigrants. Selon le rapport des comptes publics pour l'année financière 2005-06, 83 des 172 millions versés cette année-là au gouvernement québécois ont été retournés au Fonds consolidé du revenu.
Depuis de nombreuses années, la TCRI mène une bataille sur ces ressources qui sont détournées de leur objectif premier. Mais ce qui inquiète surtout Stephan Reichhold, c'est que le climat social s'est fortement détérioré autour des pratiques d'accommodement liées à la diversité culturelle. M. Reichhold entend le souligner dans les prochains jours devant les députés réunis en commission parlementaire.
Outre la commission Bouchard-Taylor dont les audiences ont débuté lundi dernier, la commission parlementaire qui doit déterminer le nombre d'immigrants que le Québec accueillera au cours des prochaines années commencera ses travaux à compter de mardi. La TCRI recommandera que la commission Bouchard-Taylor soit arrimée «étroitement à l'exercice de planification triennale que le gouvernement mène».
Sur la corde raide
Quelles sont les stratégies ou les mesures qui seront proposées? Difficile à dire pour l'instant. Chose certaine, les partis politiques se retrouvent tous sur un terrain glissant.
C'est le chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont, qui a forcé tous les projecteurs à se tourner vers les accommodements raisonnables, laissant sous-entendre qu'il y avait peut-être là une menace pour les valeurs communes au Québec. «La police québécoise n'est pas allée kidnapper personne dans le monde pour les forcer à venir au Québec», déclarait-il en novembre dernier.
Tout à coup, un certain nationalisme aux accents ethniques s'est réveillé. Avant de déclencher les élections l'hiver dernier, Jean Charest a cherché à mettre le couvercle sur la marmite en créant la commission Bouchard-Taylor. Plongé dans un psychodrame après le scrutin, le Parti québécois a changé de chef et dès son arrivée, Pauline Marois a entrepris un virage identitaire en osant parler du «nous».
Pour le politologue Jean-Herman Guay de l'Université de Sherbrooke, ce détour par une réflexion sur l'identité québécoise semble inévitable mais dangereux. «Dès qu'on met du contenu dans le nationalisme, on risque d'être dans un mode d'exclusion. Se définir, c'est se comparer. Mais il faut le reconnaître, le nationalisme civique qui a cours depuis une dizaine d'années est par sa nature froid et peu porteur d'émotions et de faits d'arme», explique M. Guay.
L'ancien ministre Robert Perreault ne cache pas son inquiétude quant au mélange des accommodements raisonnables avec l'identité québécoise. «Le phénomène auquel on assiste est marqué par la méfiance, la méconnaissance. Le Québec tourne en rond en ressassant ses vieux démons. C'est un repli sur soi qui est une manifestation du cul-de-sac dans lequel on est bloqué», soutient M. Perreault.
À l'inverse, le sociologue Jacques Beauchemin de l'Université du Québec à Montréal, se réjouit que la commission Bouchard-Taylor ouvre le débat sur l'identité québécoise. «C'est ce qui est en jeu, du moins dans l'imaginaire collectif. La présence de l'autre, les revendications tonitruantes de certains groupes font peur. Bientôt, on ne pourra plus fêter Noël, croient certaines personnes», analyse M. Beauchemin.
Un phénomène invisible
Ce dernier estime que ce sont des «détails» (les fenêtres givrées d'un centre sportif et l'interdiction à des pères de suivre des cours prénataux dans un CLSC, par exemple) qui ont servi de révélateurs et qui ont fait perdre leurs illusions à beaucoup de Québécois. «L'invisibilité du phénomène de l'immigration est en partie liée au fait que le Québec se considère comme une société tolérante et ouverte. Quand on se représente de cette façon, on n'aborde pas l'immigration comme un problème», fait valoir Jacques Beauchemin.
Le communicateur-conseil Michel Fréchette, qui a une longue feuille de route notamment en politique, abonde dans ce sens. «On a eu une approche jovialiste de l'immigration. Le discours politique n'y a pas échappé. On est une terre d'accueil. On est sympathique et on va leur montrer à danser le rigodon. Et on est sûr qu'ils vont être intégrés dès qu'ils sauront chanter "Gens du pays"», commente M. Fréchette.
Mais quel que soit l'angle sous lequel on l'aborde, l'immigration est un sujet extrêmement délicat, ajoute-il. «Tout ce qui est dans l'ombre est plus facile à gérer. Le défi des partis politiques est donc de se positionner sans que cela devienne un sujet assassin», dit-il.
La députée adéquiste Catherine Morissette, porte-parole en matière d'immigration, reconnaît que l'ADQ suscite beaucoup de méfiance auprès des communautés culturelles. «On a une mauvaise réputation, mais à force de parler et d'écouter ce qu'ils ont à dire, ils changent complètement d'opinion», affirme Mme Morissette.
Absente des campagnes électorales, à peine mentionnée dans les programmes politiques, l'immigration apparaissait jusque-là comme un dossier secondaire. Il ne pouvait s'agir d'un dossier politiquement rentable qui permettrait de rallier une majorité d'électeurs.
Le parallèle peut être fait avec l'environnement, que les partis politiques ignoraient il y a 20 ans. Aujourd'hui, toutes les formations politiques se targuent d'avoir une vision verte, un point de vue écologique et des idées de développement durable.
Tout à coup, le contexte force à agir. Ce fut le cas de l'effondrement du viaduc de la Concorde, qui a entraîné une réflexion sur l'état des infrastructures. «C'est connu, on met de l'huile à la roue qui grince. En politique, c'est une pratique courante: les gouvernements marchent au son, ce qui ne les empêche pas d'avoir des convictions», explique Michel Fréchette.
Mais encore faudrait-il donner un titulaire fort au dossier de l'immigration, fait valoir le sociologue Jacques Beauchemin. «Un ministre qui serait capable de réconcilier la majorité et ses minorités sans faire semblant qu'il n'y a pas de problème», dit-il.
Vos réactions
Éloge du colonisé - par Étienne LaHire
Le lundi 17 septembre 2007 03:00
@Claude Archambault - par jacques noel
Le dimanche 16 septembre 2007 20:00
Vous faite encore de la démagogie M. Noel - par Claude Archambault (archbroca@videotron.ca)
Le dimanche 16 septembre 2007 19:00
3 mois de carence pour l'Ass. maladie, sauf pour les femmes enceintes - par jacques noel
Le samedi 15 septembre 2007 07:00

