La commission Bouchard-Taylor - Deux hommes en mission

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Stéphane Baillargeon
Édition du samedi 15 et du dimanche 16 septembre 2007

Mots clés : débats, Commission Bouchard-Taylor, accommodements raisonnables, Religion, Commission d'enquête, Québec (province)

Gérard Bouchard a inauguré les travaux lundi à Gatineau et, déjà, les grands axes des futurs débats se dessinent

Le coprésident Gérard Bouchard a ouvert les audiences de la Commission sur les pratiques d'accommodement lundi à Gatineau.

Photo: Presse canadienne

D'où venons-nous, qui sommes-nous, où allons-nous? La commission Bouchard-Taylor a l'ambition de répondre à de très profondes questions, parfois insolubles. De quelles réponses commence-t-elle à accoucher? Retour sur une première semaine de travaux.

George H. Gallup, fondateur de la célèbre et première maison de sondages d'opinion, aimait rappeler cette vérité toute simple des oenologues: il suffit d'une seule gorgée pour juger la qualité de toute une bouteille de vin, voire d'un tonneau entier.

Peut-on appliquer cette technique aux travaux de la Commission de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles, qui débutaient cette semaine? Gérard Bouchard, privé de son coprésident Charles Taylor, en convalescence pour une bonne semaine encore, a ouvert les écoutilles du grand navire lundi soir à Gatineau. Les audiences et les forums se sont poursuivis en Abitibi-Témiscamingue et au Saguenay. Malgré les disparités notoires (seulement deux mémoires ont été déposés à la deuxième étape), au total, quelques centaines de Québécois ont déjà livré leurs commentaires sur une foule de sujets, les accommodements raisonnables, bien sûr, mais aussi, plus largement, l'intégration des immigrants, les responsabilités des hôtes et les valeurs fondamentales de la société québécoise que tous, anciens comme nouveaux arrivants, devraient respecter.

Quel arrière-goût laisse donc cette première gorgée? Cet échantillon, additionné aux réactions aux débats, pointe déjà vers une poignée d'axes autour desquels les débats publics et médiatiques pourraient bien s'articuler au cours des prochaines semaines.

Le socle des valeurs communes

Il devient par exemple de plus en plus évident que les débats vont tourner autour du «socle des valeurs et des principes politiques» de la société québécoise, selon la jolie image de la professeure Micheline Labelle, du département de sociologie de l'UQAM. On y retrouve notamment la démocratie, la résolution pacifique des conflits et la reconnaissance des droits des minorités anglophone et autochtone. Le cas des Amérindiens a d'ailleurs été abordé pendant le forum en Abitibi.

Les mémoires et les témoignages se concentrent surtout sur la place du français comme langue officielle, la laïcité et l'égalité des hommes et des femmes. Ces trois pierres fondamentales du socle obsèdent la plupart des participants, la dernière étant particulièrement défendue par les participantes d'un certain âge, des femmes plus âgées, ouvertement féministes.

«Je n'étais pas une personne au sens de la loi québécoise il y a 50 ans, a dit une participante. Les femmes d'ici se sont battues pour faire reconnaître leurs droits et une égalité pleine et entière. Nous n'allons pas maintenant accepter, comme société, des exceptions qui réintroduisent de la discrimination basée sur le sexe.»

Un groupe de 12 jeunes professionnelles de la région d'Ottawa-Gatineau a développé une perspective laïque radicale pour également réaffirmer le principe de mixité (hommes-femmes) dans l'espace public québécois. «Il faut refuser les demandes d'accommodement raisonnable pour des motifs religieux qui nient ce principe», a résumé la témoin Yohanna Loucheur. Par contre, ce groupe semble assez atypique par rapport à ce que laissent déjà deviner les témoignages d'autres jeunes, beaucoup plus conciliants par rapport au multiculturalisme et aux accommodements.

Un sondage publié cette semaine par The Gazette confirme cette impression. Les jeunes de moins de 24 ans s'y révèlent les plus tolérants et les plus ouverts de tous les groupes d'âge. Une majorité de jeunes (55 %) trouve même acceptable de porter le niqab, le voile facial, alors que seulement 20 % des gens de 65 ans et plus adoptent la même position. C'est la «génération A, pour "accommodements"», selon la formule du directeur de l'Association des études canadiennes, Jack Jedwab, celle habituée à côtoyer la diversité au quotidien dans les écoles de la loi 101.

La commission comme démission

Un autre constat de base entourant la commission concerne la pertinence même de l'exercice, l'idée seule d'avoir pour ainsi dire débouché cette bouteille explosive. Plusieurs commentateurs voient dans la formation de cette instance une démission du politique devant ses obligations éthiques, une manière de plus pour le gouvernement de ne pas prendre de décision et d'évacuer le problème vers une tablette.

C'était l'opinion défendue par le juriste et politologue Marc Chevrier dans Le Devoir lundi dernier, qui aurait souhaité voir l'État plonger directement vers l'adoption d'une loi fondamentale désignant le socle, les devoirs et les responsabilités de tous et de chacun.

La critique se porte aussi sur l'idée de laisser la majorité traiter du sort des minorités. «Cette commission force à se demander ce que nous faisons collectivement avec les questions délicates. Allons-nous rouvrir le débat sur la peine de mort? Allons-nous rouvrir le débat sur les droits des homosexuels?»,

juge Anne-Marie Gingras, professeure au département de science politique de l'Université Laval, interviewée peu avant le début des t

ravaux de la commission. «Si le choix est fait

de relancer le débat sur de tels sujets, il faut le faire très délicatement, en encadrant les discussions. Au contraire, on se retrouve face à deux personnes, deux intellectuels tout à fait compétents mais candides, qui ont voulu ouvrir très largement la perspective. La commission avance sur un champ de mines. Il faut regretter l'absence totale de précautions pour éviter les dérapages. La bêtise humaine existe dans toutes les sociétés, et cette commission ouvre grand les portes pour l'expression de la bêtise, notamment de points de vue xénophobes ou carrément racistes.»

Des chroniqueurs ont répété une variante de ce point de vue toute la semaine. Il était tout de même attristant d'en voir certains se fier au résumé franchement tendancieux d'un journaliste du Globe and Mail plutôt qu'aux propres rapports de leurs journalistes maison pour accuser la commission de susciter des propos racistes, homophobes et antisémites. Pas plus qu'une personne, une assemblée ne peut pas se résumer à ses pires aspects.

D'autant moins quand les très rares excès (un témoignage sur, quoi, 30 au 40?) sont accueillis par des silences ou des murmures réprobateurs. Surtout quand les dénonciations fortes des dérives possibles de l'exercice en cours l'emportent largement, y compris devant le commissaire. Pour l'instant, l'exercice s'avère étonnamment serein. Ce qui ne signifie pas que la suite des choses, dans les zones les plus tendues, autour d'Hérouxville ou à Montréal, ne donnera pas raison aux Cassandre.

«Les travaux ont commencé et il faut maintenant souhaiter bonne chance à la commission», poursuit la professeure Gingras, spécialiste des rapports entre les médias et la démocratie. «Je ne veux surtout pas torpiller davantage les coprésidents, qui ont été assez critiqués.»

Un autre axe fort oscille autour du rôle des médias. Le groupe Quebecor a jeté de l'huile sur le feu en début d'année avec son enquête sur le (prétendu) racisme des Québécois. Cette semaine, la possibilité du vote des femmes portant la burqa est devenue une «affaire» après que des journalistes eurent soulevé cette question hypothétique auprès d'Élections Canada.

«Aucune femme n'a demandé ce privilège, aucun groupe non plus, poursuit la professeure Gingras. D'une certaine manière, les médias alimentent la controverse avec des questions pointues et explosives.» Selon elle, le directeur de l'organisme fédéral est tombé dans le piège et n'a surtout pas su faire preuve de bon sens pour calmer le jeu. «L'identification d'un électeur se fait nécessairement à visage découvert, mais une femme voilée peut très bien se découvrir devant une autre femme», dit Mme Gingras, qui n'accepte pas pour autant la ségrégation dans les services de santé. «À l'hôpital, il faut tenir compte des effectifs et des dangers. Pas dans un bureau de scrutin.»

Si la tendance se maintient

Anne-Marie Gingras connaît d'autant plus ce sujet qu'avant de s'orienter vers une carrière savante, elle a travaillé comme fonctionnaire au ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration, au début des années 90. «La ministre était Monique Gagnon-Tremblay. Je planchais sur la rédaction d'un contrat moral [entre les immigrants et la société d'accueil] mais, dans les faits, les discussions ne sont jamais sorties de nos bureaux. Le Québec a balayé le problème alors que le reste du Canada débattait à fond. Rappelez-vous, c'était la période de l'affaire du turban sikh dans l'armée canadienne.»

Là encore, Mme Gingras était aux premières loges puisqu'elle a aussi travaillé comme enquêteuse à la Commission canadienne des droits de la personne entre 1987 et 1990. «Le Canada anglais a réglé ces problèmes en imposant la solution d'une manière intelligente. La population s'énervait beaucoup avec les exceptions. Au total, 20 ans plus tard, qui s'énerve encore avec le port du turban par un militaire ou un policier? C'est fini, tout ça. Le modèle de l'interculturalisme est accepté parce que, sociologiquement, c'est le seul possible. Nous ne pouvons pas retourner à l'assimilation à l'ancienne ni rêver d'une société laïque. Le Québec n'est pas une société laïque. Il y a un crucifix à l'Assemblée nationale, et ç'a l'air qu'on y tient.»

Si la tendance se maintient, comme dirait l'autre, le rapport pourrait donc bien accoucher de la proposition consistant à réaffirmer une fois de plus les principes et les responsabilités de la vie en commun au Québec, au moyen d'une constitution ou d'un autre texte fondamental. L'idée phare de l'égalité des hommes et des femmes devrait y figurer en bonne place, tout comme le français comme langue officielle. La laïcité? Pas sûr. Pour le reste, le Québec pourrait bien s'en remettre à des accommodements à la pièce, en tout respect des chartes des droits.

Comment dit la Bible, déjà? Ah oui: du vieux vin dans une nouvelle outre...


Vos réactions


discourt Le premier minitre de l'Austalie, John Howard - par gaetan gagnon
Le mardi 22 janvier 2008 13:00

Le socle des valeurs communes... - par Georges Paquet (georgespaquet@sympatico.ca)
Le dimanche 16 septembre 2007 11:00

N'avoir que cela à faire. - par Valdor Lagacé-Gallant
Le samedi 15 septembre 2007 10:00

Ainsi va le monde... - par Yvon Montoya (yvonmontoya@sympatico.ca)
Le samedi 15 septembre 2007 09:00

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