Roman français - Névrose et gros sous
Mots clés : Olivier Adam, Lydie Salvayre, Livre, Culture, France (pays)

Fait curieux? Il a embauché une écrivaine pauvre, à prix d'or, pour écrire sa biographie. «Dominateur, monumental, autocratique, irascible et mathématique», il se livre à elle, qui le suit partout. Comme Reza, Sarkozy. Par faiblesse, le personnage de Salvayre s'habitue à l'énormité et à la griserie.
Ce roman joyeux et un peu fou est un portrait au vitriol. On s'y demande: quelle est la règle du jeu entre deux secteurs qui se détestent, culture et économie? Peut-on faire cohabiter, sous une même bannière démocratique, les moutons de la culture et les requins des affaires?
On s'en doute, ces deux acteurs sont voués à se tourner le dos. Pourtant, l'envie de reconnaissance les mène l'un face à l'autre. Salvayre trace une ligne de contact, des repères. Si tout flue et reflue, ils croient tous deux à une liberté somptueuse, celle de l'argent et celle de la pensée.
Exploration du capital
Résumons. L'être immonde fait une promotion éhontée de sa réussite. Scandaleuse. Rien d'exceptionnel, pourtant. Son capital lui ouvre grand les portes de l'arrogance. Grâce à quoi il tyrannise et accable sa secrétaire à contrat.
Peut-on lire ce pamphlet comme une fable politique? L'économie, comme une concentration de méchanceté et de cynisme? Et la culture, comme une enclave de sentimentalité, une réalité débranchée?
S'il y a une fêlure qui les unit, c'est d'un côté «le culte de sa propre gueule» et le «sentiment d'être prédestiné à l'amélioration du monde par l'extension de son propre capital», de l'autre côté, le paradigme insuffisant de ce même objectif. Dans ce miroir, la langue joue un rôle vital. Aphorismes, tautologies, paraboles inspirées de la Bible font le pendant aux bons mots, par lesquels l'écrivaine (tant fictive que réelle) se défoule.
Partie de poker, la gaieté tapageuse de ce face-à-face conflictuel témoigne de la santé intellectuelle de Salvayre, psychanalyste. Elle fait rire. La machine libérale l'emporte-t-elle sur les valeurs culturelles? Son écrivaine lui ressemble: elle s'interdit d'écrire «un livre sombre et totalement déprimant».
Grincements de dents
Faut-il donc abattre le «Marché mondial», sacrilège obscène, attentat à la fraternité? L'homme d'affaires et l'écrivaine trempent dans sa vulgarité. Salvayre a des inventions décapantes pour fustiger la bêtise, nommer la haine amère, faire chanceler le laisser-faire. Elle récrit Tartuffe. Elle dresse le festin des nantis à même leur vide. Elle dénonce l'incurie des incurables, jusqu'à Bill Gates, Bill Clinton et Sophie Marceau, sur ce bateau ridicule.
Si ce roman progresse, c'est que son Président sombre. Personne n'aimera ce fou impayable, qui verse dans «l'autocommisération» lamentable du charity business. Rien ne va plus, les jeux sont faits. La fin du roman convainc: le milliardaire n'a de cesse de se flamber au feu de la réussite. Les doigts, le coeur et l'esprit brûlés, il ressuscite. On verra bien si Salvayre a eu la vision de Sarkozy.
Dépression
Après Falaise, beau succès, Olivier Adam, romancier de la jeune trentaine, donne À l'abri de rien, poignant récit au féminin. L'héroïne, personnalité bien d'aujourd'hui, s'enfonce dans la dépression, qui la coupe de ceux qui l'aiment. Adam nous fait entrer dans son vertige, avec un talent troublant.
La reconstruction de son personnage est lente, après qu'elle a touché le fond: les pensées et les actes quotidiens ne mesurent plus les mêmes référents. D'autres angles de vie s'y mêlent.
Apparitions et disparitions de l'être lucide, tel est l'enjeu de ce roman. Avec clarté, des phrases courtes et simples, l'auteur boucle sa narration. L'enfermement y est parfaitement intégré. C'est à la dernière page qu'on saisit vraiment dans quel enfer le personnage, à notre insu, a évolué et a oeuvré à se récupérer. Elle nous invite à démonter, dans une relecture, la mécanique dépressive.
Collaboratrice du Devoir
***
Portrait de l'écrivain en animal domestique
Lydie Salvayre
Seuil
Paris, 2007, 235 pages
À l'abri de rien
Olivier Adam
L'Olivier
Paris, 2007, 219 pages
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