Michel Ondaatje: flâner, douter, écrire
Mots clés : Divisadero, Michel Ondaatje, Livre, Culture, Canada (Pays)
«Je pense que les écrivains découvrent leur histoire à mesure qu'ils écrivent»
C'est une histoire qui a mal tourné, qu'il est impossible d'oublier. Une histoire de passion amoureuse. Qui voyage dans le temps et dans l'espace. À la manière du Patient anglais. Normal, c'est signé Michael Ondaatje.L'auteur précise: «Cette rue existe vraiment, à San Francisco. Mais pour moi, ce mot, divisadero, c'est une sorte de métaphore des vies brisées et séparées des personnages de mon livre.»
On peut changer de pays, refaire sa vie. On porte toujours en soi les traces de son passé. Michel Ondaatje en sait quelque chose. Lui-même est né au Sri Lanka. Pays où il a situé, d'ailleurs, l'action de son roman précédent, Le Fantôme d'Anil, prix Médicis étranger en 2000. Mais c'est à Toronto qu'il vit, depuis 1963. C'est là qu'il a fait ses débuts en littérature, par le biais de la poésie. Après avoir étudié à Londres.
L'écrivain de 64 ans a déjà dit qu'il se définissait comme un bâtard international. Aujourd'hui, il confie: «J'ai eu trois vies, toutes différentes, et je suis toujours en train de réconcilier tout ça.»
Réconcilier leur vie d'avant avec celle d'aujourd'hui, se réconcilier avec leur passé: les personnages de son nouveau roman, son cinquième, n'y arrivent pas. La cassure a été trop forte, trop douloureuse.
D'abord, il y a eu la vie dans la ferme. En Californie, dans les années 1970. Un père, veuf, ses deux filles, Anna et Claire. Anna, qui a ses gènes, Claire, qu'il a adoptée. Le coeur sur la main, cet homme, sous ses dehors revêches. Il a aussi pris sous son aile un orphelin du voisinage, Cooper, dont la famille été sauvagement assassinée.
C'est le début de l'histoire. La première partie du roman. La plus forte. La plus violente, aussi. D'une violence telle qu'on plonge dans la barbarie. Une constante dans l'oeuvre d'Ondaatje. Pourquoi? «Je ne sais pas vraiment, ce n'est pas que j'aime ça, ça me fait peur, en fait. On doit parfois écrire à propos de ce qui nous fait peur.»
Un jour, le père surprend Anna, 16 ans, en train de faire l'amour avec Cooper, 20 ans. Dans les mots d'Anna, plusieurs années plus tard, ça se résume ainsi: «Une fille et un garçon surpris dans les bras l'un de l'autre, sous un ciel vert, un père qui tente de tuer un garçon, une fille qui tente de tuer son père, voilà une bien petite chose qui pourrait n'occuper qu'un ou deux centimètres carrés dans un tableau de Bruegel. Seulement, elle a mis le feu au reste de ma vie.»
Le reste de la vie d'Anna. Le reste de la vie de Cooper. Et de Claire. C'est de cela qu'il est question dans les autres parties du roman. Comment Anna s'exilera en France, se passionnera pour la littérature, pour l'oeuvre d'un écrivain français nommé Lucien Segura, en particulier. Mais d'abord, comment Cooper deviendra joueur de poker, au Nevada. Et comment Claire trouvera un emploi dans un bureau d'avocats à San Francisco.
Comment tous les trois, en fait, tentent de faire comme si de rien n'était. Comme si la vie c'était ça: s'inventer un présent. Comme si c'était possible d'oublier. Pensez-vous! «Nous sommes certainement guidés par ce qui nous est arrivé dans l'enfance ou l'adolescence, rappelle Michael Ondaatje. Nous avons tendance à répéter des obsessions...»
La mémoire. Le travail de la mémoire. C'est une obsession pour ce romancier. «La moitié de notre vie quotidienne se passe dans la mémoire, je dirais. Cela guide nos actions, je pense, nous relisons constamment nos vies dans le but de mieux nous comprendre.»
Ses histoires, il les construit par fragments entremêlés, comme autant d'échos à une vérité impossible à reconstituer dans sa totalité. Un récit, dans le récit, dans le récit: c'est la façon de faire de Michael Ondaatje.
Ainsi, l'épisode français d'Anna, son entêtement à fouiller la vie et l'oeuvre de son mentor littéraire, vont déboucher sur l'histoire même de Lucien Segura. Sans que l'on saisisse d'emblée la nécessité d'une telle incursion dans le passé de cet obscur écrivain.
Peu importe, pour Michael Ondaatje: «C'était intéressant de voir combien la propre histoire de cet écrivain faisait écho à celle d'Anna... parce que d'une certaine façon, tout cela est issu de sa conscience à elle.»
Rien de tout cela n'était prévu au départ, assure le romancier. «J'ai commencé par écrire l'histoire californienne et j'ai ensuite compris que la façon de poursuivre était de raconter l'histoire française. C'est plus tard que ce parallèle m'est apparu essentiel. Je pense que les écrivains découvrent leur histoire à mesure qu'ils écrivent. Tout comme les écrivains changent eux-mêmes au cours d'un processus d'écriture qui peut prendre cinq ans, le roman lui-même peut évoluer dans le processus.»
Le doute, pour lui, est salutaire, dit-il. Comme pour la romancière française Colette, à qui il fait référence en ces termes dans Divisadero: «C'était un écrivain qui disait que sa seule vertu était de douter d'elle-même.»
Il explique: «Je pense que le doute est essentiel pour se prémunir contre la fausse représentation et la prétention de la vérité. Que ce soit pour un film, un livre ou une pièce de théâtre, le danger est dans la certitude et la confiance excessive. En maintenant le doute, on se permet de rester dans l'inconnu et dans le non-dit.»
L'inconnu, le non-dit. Divisadero ne cesse de creuser du côté de ce sillon. Comme Le Patient anglais avant lui. Bien sûr, dans les deux cas, il y a, d'abord et avant tout, cette passion amoureuse, absolue, impossible, qui brave l'interdit. Une source d'inspiration inépuisable pour Michael Ondaatje.
Ce qui ne l'empêche pas d'exploiter d'autres avenues. «Il y a également dans mes livres le désir d'ordre, de calme, de paix et l'espoir de mieux se comprendre et d'interagir avec les autres. Tout cela va ensemble.»
Tout cela pourrait bientôt donner lieu à un autre roman signé Michel Ondaatje. Même si, pour l'instant, laisse-t-il tomber: «Je flâne. Un de mes amis architecte au Sri Lanka dit que l'architecture, c'est 80 % de flânage. Je pense que c'est vrai pour l'écriture.»
Il ne nie pas qu'en lui apportant la célébrité et la sécurité financière, Le Patient anglais, récompensé par le Booker Prize, auréolé par les neuf Oscars attribués au film qu'en a tiré Anthony Minghella, et vendu à près de cinq millions d'exemplaires dans le monde, lui a permis de jouir d'une certaine liberté. «Cela m'a donné la liberté d'écrire ce dont j'ai vraiment envie», concède-t-il. Avant d'ajouter, sibyllin: «Mais évidemment, c'est aussi ce que je faisais avant.»
Collaboratrice du Devoir
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Divisadero
Michael Ondaatje
Traduction de Michel Lederer
Boréal
Montréal, 2007, 312 pages
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