Dérives sur la rive

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André Lavoie
Édition du samedi 15 et du dimanche 16 septembre 2007

Mots clés : Jia Zhang-ke, Still Life, Culture, Cinéma, Chine (République populaire) (Pays)

De Still Life, il émane une tristesse ne versant jamais dans le mélodrame.

Le cinéaste Jia Zhang-ke pourrait aisément être qualifié de mauvaise conscience de la Chine d'aujourd'hui, celle obnubilée par ses prouesses économiques et grisée par la peur qu'elle suscite en Occident. Dans ses films (Platform, Plaisirs inconnus, The World), il chante une autre chanson, moins triomphaliste: on y voit une jeunesse désoeuvrée, des environnements artificiels ou dévastés, des êtres esseulés et marginalisés par une société à bout de souffle par sa propre cadence infernale.

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Still Life
Réalisation: Jia Zhang-ke. Scénario: Jia Zhang-ke, Sun Jianmin, Guan Na. Avec Zhao Tao, Han Sanming, Li Zhubin. Image: Yu Likwai. Montage: Kong Jinlei. Musique: Lim Giong. Chine, 2006, 108 min. (v.o. avec sous-titres français ou anglais).
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En fait de puissante métaphore de tous ces bouleversements, rien ne rivalise avec la construction du barrage hydroélectrique des Trois Gorges; à ses côtés, LG2 ferait figure de nain... Dans Still Life, Jia Zhang-ke promène son regard le long du fleuve Yangtsé, dont les eaux gonfleront au point de submerger des cités entières, ce projet démesuré entraînant un mouvement de population tout aussi imposant: 1,2 million de personnes.

Le secteur ancien de la ville de Fenjge ne sera bientôt plus qu'un souvenir englouti sous les flots et beaucoup d'ouvriers s'affairent à le démolir, transformant le paysage en nuage de poussière couvrant une montagne de briques. Dans ce lieu chaotique, pluvieux et aux allures de fin du monde, deux personnes d'une province voisine débarquent dans l'espoir de retrouver leur conjoint respectif pour des raisons opposées -- et ils ne se croiseront jamais. Sam Ming (Han Sanming) cherche à retrouver son ex-épouse pour revoir sa fille, qu'il n'a pas vue depuis 16 ans; le quartier qu'ils habitaient jadis a déjà disparu de la surface de la terre. Shen Hong (Zhao Tao), une jeune infirmière, est légalement mariée à un homme d'affaires installé depuis deux ans dans cette région en pleine transformation pour en tirer le maximum de profits. Elle vient lui annoncer une nouvelle importante et à l'aide d'un ami archéologue, traverse ce labyrinthe pour le retracer. Même Sam Ming, forcé d'attendre celle qui le conduira à sa fille, décide de participer aux travaux de démolition pour tromper son ennui.

De Still Life, il émane une tristesse ne versant jamais dans le mélodrame. Bien sûr, les paysages que nous voyons dans ce film mélancolique et contemplatif sont appelés à une destruction imminente. Cette disparition annoncée se superpose continuellement à la quête lancinante de deux êtres somme toute d'une grande banalité, témoins impuissants d'une entreprise titanesque qui non seulement les dépasse, mais ne semble jamais se préoccuper d'eux.

Porté par des images donnant l'impression d'être prises à la volée, comme si la caméra numérique de Jia Zhang-ke était une intruse au milieu de ce vaste chantier, Still Life évoque ce puissant sentiment d'aliénation qui semble s'incruster dans l'âme chinoise. Le cinéaste, couronné pour ce film d'un Lion d'or à Venise l'an dernier, prolonge une réflexion urgente entamée dans The World: que le décor soit factice ou sur le point de s'écrouler, ses personnages semblent déroutés par la force implacable de ce vent de changement(s). Et le prix à payer, dans ce monde décrit avec une honnêteté de documentariste et tout à coup traversé de visions étranges -- un édifice se transforme en fusée et personne ne s'en formalise... --, apparaît lourd pour ces gens, ceux que l'on dit sans histoire. Jia Zhang-ke persiste à raconter la leur, dans une forme épurée, un style singulier et une absence de fébrilité qui doit sûrement le rendre suspect aux yeux des autorités...

Collaborateur du Devoir


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