Ombres et lumière

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Odile Tremblay
Édition du samedi 15 et du dimanche 16 septembre 2007

Mots clés : violence, David Cronenberg, Eastern Promises, Culture, Cinéma, Canada (Pays)

Très maîtrisé, plus classique dans sa forme que bien des oeuvres de Cronenberg, Eastern Promises est un film noir, dans la lignée du précédent A History of Violence. Même acteur principal: Viggo Mortensen à double visage, mais surtout même mise en scène fluide, sans incursion dans le fantastique. C'est la psyché trouble d'êtres plongés dans la violence extrême qui l'occupe dans les deux cas, en contraste avec la vie paisible du quotidien des braves gens sans histoire. Et il excelle à peindre cette détresse psychologique sans apitoiements.

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Eastern Promises (Promesses de l'ombre)
Réalisation: David Cronenberg. Avec Viggo Mortensen, Naomi Watts, Vincent Cassel, Armin Mueller-Stahl, Sinead Cusack, Jerzy Skolimowski. Image: Peter Suschitzky. Montage: Ronald Sanders. Musique: Howard Shore.
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Le cinéaste torontois sort de plus en plus souvent d'une marge qui semblait se confondre avec son style, tout en conservant ses obsessions: violence, marquage des corps, etc. Même quand il fait affaire comme ici à un scénariste. Steve Knigth, qui avait écrit le scénario de Dirty Pretty Things pour Stephen Frears, a signé le texte que Cronenberg a mis à sa main pour l'assombrir davantage.

L'action est située dans un Londres anti-carte postale, dont la caméra visite les coulisses insalubres, et les escaliers débouchant dans les méandres douteux de la Tamise, d'où les corps assassinés sont lancés à l'eau sans autre forme de procès. Sur ce Londres souterrain-là sévit la mafia russe. Un restaurant d'apparence inoffensive, où les chanteurs en costume de cosaque entonnent «Les Yeux noirs» pour de candides convives, ouvre en fond de scène sur les tripots et les bordels pour jeunes esclaves sexuelles.

Là règne Semyon, à la voix douce et aux moeurs sanguinaires (remarquable Armin Mueller-Stahl, d'autant plus dangereux qu'il est suave) aux côtés de son fils déséquilibré (extraordinaire Vincent Cassel, qui tient ici un de ses meilleurs rôles). Dans la peau du fils, il se déploie entre servilité filiale, hystérie, cruauté et fragilité, débordant les frontières du vilain de service (rôle qui lui échoit quand même trop souvent).

L'action est perçue à travers le regard du chauffeur des mafieux (Viggo Mortensen), tatoué sur tout le corps, fraîchement débarqué des geôles russes, mystérieux et ambigu. Fascinante interprétation en demi-teintes. Naomi Watts est plus monolithique que les autres interprètes, et sa zone d'ombre, moins distincte. Les vilains ont des contours mieux dessinés.

Ce personnage constitue le trait d'union entre l'univers de l'ombre et la luminosité d'une jeune femme médecin (Naomi Watts) partie sur les traces d'une mère adolescente morte en couches, esclave sexuelle dont elle a découvert le journal intime. Entre le chauffeur et la belle dame, une attirance se joue, permettant le va-et-vient entre les mondes.

Deux sphères s'affrontent: celle de la normalité mais aussi de la bonté, représentée par Anna, qui veut trouver la famille du bébé orphelin, et celle du crime. Certaines scènes de meurtre sont à peine supportables, minutieusement et brillamment mises en scène comme une chorégraphie sanglante.

Brillamment réalisé, sans temps mort, Eastern Promises ne doit ses problèmes qu'aux niveaux de langue. Ces acteurs qui jouent les Russes sans être russes ont la gueule de l'emploi, mais pas toujours le verbe. Notamment Vincent Cassel, qui possède un accent français à couper au couteau (en russe comme en anglais). Le compositeur Howard Shore a mieux tiré parti de cet univers d'Europe de l'Est en transplantant des choeurs russes dans sa belle trame musicale qui offre un fond mélancolique à l'action souvent brutale, et élève le film vers les dérives psychologiques qui constituent sa vraie thématique. Cronenberg n'offrira pas de rédemption facile à ses personnages, livrés à la mort ou au mystère.


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