Où est passée la contestation?
Mots clés : Mathieu Beauséjour, guérillas artistiques, contestation, Art, Culture, Québec (province)
De la grande guerre ouverte aux guérillas artistiques locales

Photo: Jacques Nadeau
«On ne peut plus faire de coup d'éclat aussi puissant que le 11 septembre [2001]... dans le sens esthétique et symbolique. C'est quand même la destruction du capitalisme», rétorque l'artiste Mathieu Beauséjour, créateur d'installations.
Sa métaphore-choc fait sourire, mais elle illustre bien le profond changement qui s'est opéré dans les esprits, que l'effondrement des tours jumelles de New York a en quelque sorte cristallisé. Court-circuitant du coup la force de frappe symbolique universelle de l'art.
«Les artistes ont beaucoup plus conscience des limites de leur rôle, de l'action artistique», souligne Patrice Loubier, critique d'art indépendant et chargé de cours à l'Université d'Ottawa. Si bien qu'aujourd'hui, bien malin qui trouvera une forme d'art capable d'incarner la révolte d'une société entière pour se transformer en véritable mouvement.
«Les approches contestataires n'apparaissent plus liées à de grands mouvements comme c'était le cas avec Dada ou même jusqu'au situationnisme [des années 60-70]», conclut M. Loubier.
«On a souvent l'impression qu'on a fait le tour de la question en art, qu'on a tout vu, tout fait; on est peut-être un peu encore dans cette espèce de bourbier, renchérit Sylvette Babin, artiste et directrice de la revue Esse arts+d'opinion. Je ne pense pas qu'il y ait encore la possibilité, pour l'instant, de faire de grandes révolutions artistiques.»
Désillusion et lucidité
Cet exercice de modestie et de lucidité de la part des jongleurs d'imaginaire peut surprendre. Il s'explique pourtant à la lumière des changements sociaux, politiques et esthétiques des dernières décennies. La postmodernité a jeté son voile de désillusion sur l'état du monde et les possibilités de le changer.
«Avec la montée de l'individualisme, beaucoup d'artistes et d'acteurs de la société ont cessé d'adhérer à des explications totales, comme ce que le marxisme pouvait revendiquer», indique M. Loubier.
Ajoutons à cela le visage plus multiculturel de nos sociétés, le régime des subventions étatiques, l'explosion des formes d'expression artistiques... Une diversité que le prisme médiatique, tordu par la domination de conglomérats, ne sait pas toujours refléter.
La fin des grands mouvements artistiques contestataires va donc de pair avec le déclin des grandes idéologies politiques, les premiers répondant souvent aux secondes. De là, certains concluent au cynisme.
«Comme il n'y a plus de gauche efficace, il n'y a pas plus d'art engagé, croit l'historien de l'art François-Marc Gagnon, qui situe l'âge d'or contestataire québécois à l'époque de Refus global, dans les années 40-50. La pire illusion, c'est de penser que notre système économique est immuable. Ce cynisme affecte aussi le monde de l'art.»
Agir localement
D'autres y voient plutôt un vent de réalisme qui a soufflé sur la naïveté des avant-gardes du XXe siècle et permis l'émergence d'une autre forme de contestation plus souterraine, individuelle, locale.
«Il y a toujours des artistes contestataires, c'est peut-être ceux dont on entend le moins parler parce qu'ils sont tellement marginaux que ce sont des formes d'art qui vont intéresser un peu moins les grands réseaux, les musées, les galeries», propose Mme Babin.
«Ce serait jeter le bébé avec l'eau du bain que de dire que l'art ne conteste plus; il conteste, mais d'une manière plus furtive, plus subtile, plus indirecte, qui n'en est pas moins efficace», renchérit M. Loubier.
Après l'imposante couvée de rebelles qu'a enfantée le XXe siècle, le XXIe siècle naissant semble annoncer une autre façon de bousculer les institutions et les idées reçues. Aux grands mouvements à portée collective succède l'action artistique locale, qui s'insinue dans la trame de la vie courante, loin des théâtres.
«Beaucoup d'artistes contemporains ont une approche pragmatique; l'enjeu premier, c'est l'expérience, cette espèce d'intensification d'une rencontre avec l'art qui échappe au cadre prédéterminé d'une visite au musée ou en galerie», explique le critique d'art.
Il cite l'exemple du promeneur surpris dans la rue par un pochoir de Roadsworth, qui se demande: est-ce de l'art? qui en est l'auteur? à qui s'adresse-t-il? que veut-il signifier?
«On peut le voir comme un coup d'éclat local, comme une guérilla (en laissant de côté la violence), une action à portée très limitée, qui ne prétend pas à renverser le régime mais tend à miner un certain ordre», poursuit-il.
Fatalité de l'art
Mais voilà, Roadsworth a été poursuivi en justice, puis invité par les autorités à créer dans un cadre imposé pour purger sa peine. Depuis, ironiquement, sa notoriété a grandi (voir le texte en page ).
Art et subversion entretiennent une étrange relation. Le succès, la visibilité médiatique ou la récupération politique tendent à épuiser la subversion.
«C'est un peu la fatalité de l'art, note Mme Babin. Les futuristes contestaient les musées et s'y retrouvent maintenant; on parle beaucoup d'art hors les murs, de performance, qu'on retrouve aujourd'hui dans les théâtres.»
C'est aussi la mécanique pernicieuse du capitalisme et du néolibéralisme économique, qui carburent aux coups d'éclat, qui cultivent tout effort de se démarquer de la masse. La publicité et la presse en font leurs choux gras, puis le marché de la consommation le récupère.
Le très branché Andy Warhol avait tout compris de cette logique en quelque sorte incarnée dans ses oeuvres. Au Québec, la chanson Libérez-nous des libéraux de Loco Locass n'a pas mis beaucoup de temps à se retrouver sur les ondes de CKOI.
Ce qui explique qu'aujourd'hui, certains artistes répugnent parfois à s'afficher engagés... Le Canadien Edward Burtinsky réalise des photos monumentales de paysages portant la marque de l'intervention humaine (mines, usines, dépotoires). Il reconnaît ne pas vouloir accompagner ses oeuvres d'une étiquette ou d'un jugement moral. Seulement, ses clichés parlent d'eux-mêmes. L'artiste québécois Marc Séguin, qui n'a pas le profil du rebelle, n'a-t-il pas vu son oeuvre incarnant Mohamed Atta en robe d'été refusée par le New York Times Magazine?
Mieux vaut donc s'engager dans son art. «Il n'y a plus une cause; on ne peut plus se rebeller contre la société, note Mathieu Beauséjour, qui participe au 25e Symposium de Baie-Saint-Paul actuellement en cours sur le thème de l'engagement. T'es mieux de faire en sorte que les choses en quoi tu crois existent que de passer du temps à te battre contre celles que tu rejettes.»
Saine pluralité
Dans ce contexte, la profusion des formes artistiques prend à elle seule une dimension quasi militante. «Ça donne beaucoup plus de possibilités aux artistes de faire valoir leurs idées à travers toutes sortes de formes», note Mme Babin. Difficile d'identifier aujourd'hui une discipline porteuse de protestation, comme la littérature le fut pour les beatniks. Même la subversion du documentaire s'affaiblit (voir l'excellent texte de Stéphane Baillargeon, en page).
«On est à l'ère du pluralisme, poursuit-elle. Toutes les pratiques sont assez présentes et cohabitent. On a prédit la mort de la peinture, ç'a été faux, on a prédit la mort du cinéma avec la vidéo, encore faux.»
Les nouvelles technologies ont contribué à faire germer cette diversité critique. Les avant-gardes sont toujours nées dans la foulée des grandes révolutions techniques. Internet a lancé l'activisme des hackers, dont plusieurs revendiquent une conscience esthétique.
«Plusieurs artistes des 15 dernières années ont travaillé à détourner les caméras de surveillance», indique M. Loubier, faisant référence au groupe new-yorkais Surveillance Camera Players ou au Français Renaud Auguste-Dormeuil.
Internet a notamment aidé les courants musicaux plus souterrains, comme le noise, genre le plus frondeur à l'heure actuelle, selon Alexandre Lemieux, propriétaire du bar Zoobizarre, à trouver leur créneau, hors circuits et au-delà des frontières.
Spect-acteurs
Les rebelles du XXe nous ont peut-être laissé cet héritage: l'art contemporain est d'emblée politique. Par sa charge symbolique, parce qu'il nous représente le monde autrement, l'art rejoint le politique, qui est aussi un lieu de représentation du monde, même si on tend à l'oublier.
«La logique politique contemporaine tend à nous transformer en objets, à réifier le monde, note Jean Pichette, professeur à l'École des médias de l'UQAM. On renonce à se représenter le monde: il est comme ça et il faut s'y adapter. L'artiste a un rôle fondamental, c'est celui de nourrir chez le citoyen le sentiment qu'on n'est pas des choses mais des sujets agissants.» Bref, les artistes-activistes, affichés ou non comme tels, doivent faire advenir le règne des spect-acteurs.
Vos réactions
Ignare ideologue - par G. Tod Slone
Le dimanche 09 septembre 2007 14:00
Bannissement total ! - par Pierre François Gagnon
Le dimanche 09 septembre 2007 11:00
penchez-vous un peu - par normand chaput
Le samedi 08 septembre 2007 11:00
Mieux vaut s'engager a la verite qu'a un parti ou a une ideologie. - par G. Tod Slone (todslone@yahoo.com)
Le samedi 08 septembre 2007 06:00
Elle a toujours été là. - par Jacques Gagnon
Le samedi 08 septembre 2007 00:00
Art et politique de gauche face au même mur - par Jean-François Lessard
Le vendredi 07 septembre 2007 23:00

