La dernière ruse d'un fin Renard

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Isabelle Paré
Édition du samedi 08 et du dimanche 09 septembre 2007

Mots clés : Jean-Louis Trintignant, acteur, Jules Renard, Culture, Livre, Montréal

Retour à Montréal de Jean-Louis Trintignant

Jean-Louis Trintignant

Photo: Agence France-Presse

Avec sa voix profonde, Jean-Louis Trintignant revient au Québec présenter des morceaux choisis tirés de l'oeuvre du maître de l'ironie Jules Renard. À 76 ans, l'interprète d'Un homme et une femme fait probablement ici son dernier tour de piste, confie-t-il. Marqué par la mort tragique de sa fille Marie, l'acteur au regard sombre fuit le cinéma pour trouver refuge et réconfort dans les grands textes.

Le grand ténébreux est de retour en piste. Retiré dans ses terres du Gard, l'acteur chéri des Lelouch, Vadim, Bertolucci et autres maîtres du grand écran prépare sa rentrée à Montréal et se met déjà en bouche les mots cinglants de vérité de son écrivain fétiche, Jules Renard.

Au téléphone, la douceur de sa voix séduit et apaise. Avec la grâce du gentleman, l'homme ne tarit pas d'éloges pour cet écrivain du début du XXe siècle, trop souvent oublié, qui maniait le verbe comme l'épée et traquait la bêtise humaine à coups de formules assassines.

«Personnellement, je le connais [Jules Renard] depuis 30 ans. On le connaît surtout pour sa pièce Poil de carotte, mais son journal, qui fait plus de 1032 pages, est très intéressant», affirme Trintignant, qui en a fait son livre de chevet.

Après s'être frotté aux textes d'Aragon et d'Apollinaire, le comédien revient à Montréal dans le cadre du 13e Festival international de littérature (FIL) pour s'attaquer à la prose de Renard, qui carbure à l'esprit et à l'humour décapant. (Voir autre texte sur Jules Renard en page F 5.) Ce style sied tout à fait à son profil de grand loup iconoclaste au sourire trouble.

«C'est vrai que Jules Renard est un homme curieux, mais il fut très important à son époque. Il était socialiste, donc un homme de gauche, mais aussi un bourgeois qui n'aimait pas les juifs. On ne pourrait plus dire aujourd'hui les choses qu'il a dites», convient-il.

Le venin de la plume de Jules Renard n'a pas épargné les femmes, lui valant une réputation de misogyne affiché.

Mais à ce compagnon de chevet, Trintignant pardonne tout. Ou presque. Même la misogynie, même les contradictions. Car l'ironie n'est à fuir, dit-il, que si elle est dénuée de toute tendresse. Et de tendresse, Jules Renard ne manquait pas, malgré la dureté de certains de ces propos, insiste-t-il.

«Voyez par exemple, il a dit: "J'ai connu des femmes laides qui sont quand même enceintes." C'est incroyablement méchant mais en même temps triste et touchant de vérité», pense Trintignant.

Tendre à ses heures peut-être, mais doté d'une plume acérée, maître Renard s'avère un être pétri de contradictions. N'y a-t-il pas un peu de Renard en Trintignant? «Oui, je crois», concède-t-il.

«C'était un libre penseur qui avait l'âme d'un moine. Je suis un peu comme ça aussi. J'aime beaucoup les femmes, j'ai aimé beaucoup de femmes. Mais j'ai peut-être été un mauvais amant. En ce sens, oui, il me ressemble un peu... »

L'ex-amant de Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme de Vadim et partenaire d'Anouk Aimée dans le film-culte de Lelouch partagera à Montréal les planches avec les comédiens Manuel Durand, Jean-Louis Bérard et Hélène Filières. Avec ce trio, il a travaillé depuis 2005 à extraire le pur jus d'un Journal qui a accompagné Jules Renard jusqu'à sa mort. Bien qu'adaptée sous forme de dialogues entre plusieurs personnages, la prose de Renard y sera déclinée sur tous les tons.

Le texte comme refuge

Aujourd'hui, Trintignant est prêt à donner la lune pour retrouver la joie du texte à l'état pur et du mot juste, dénué de tout artifice. Ces phrases ont sur sa vie malmenée l'effet d'un baume apaisant.

On le sait, Jean-Louis Trintignant a tourné le dos au cinéma à la fin des années 90 et s'est retiré dans ses terres gardoises pour ne plus se consacrer qu'au théâtre. Sous les traits de Jean-Baptiste Emmerich, il est apparu pour la dernière fois au grand écran en 1997 dans Ceux qui m'aiment prendront le train de Patrice Chéreau.

Depuis l'assassinat tragique, en 2003 à Vilnius, de sa fille Marie Trintignant, avec qui il partageait un amour complice de la scène, l'homme blessé avoue trouver refuge et réconfort dans les grands textes.

«Écoutez cette phrase, dit-il: "L'oiseau s'est jeté par la fenêtre." C'est une phrase magnifique de Jules Renard mais qui demande réflexion. Malheureusement, celle-là, on n'a pas pu l'intégrer au spectacle, qui sera plutôt une suite de dialogues.»

Même dans l'ironie d'un journal écrit il y a plus de 100 ans, l'interprète du Conformiste de Bertolucci trouve une source inépuisable de réflexion sur le monde contemporain, dont il se tient aujourd'hui plutôt à l'écart.

Lui qui a joué dans plus de 130 films, incarnant les jeunes amants fougueux, les flics mystérieux et les misanthropes finis, a tiré une ligne sur le cinéma. «Je ne crache pas sur le cinéma, mais c'est de la conserve. Au théâtre, on ne sait pas ce qui va arriver à chaque soir. Tout n'arrive qu'une fois. Je crois qu'un comédien perd son âme dès qu'il enregistre. Tout ne devrait avoir lieu qu'une fois», plaide-t-il.

Au cinéma, qu'il a pourtant marqué de son regard énigmatique et de sa voix de velours pendant des décennies, il dit ne plus aller. Jamais.

Seul le contact direct avec le public lui procure désormais le sentiment d'exister vraiment. Après la mort de Marie, confie-t-il, il est resté prostré pendant six mois dans un fauteuil, à fixer le vide.

De son existence écorchée vive, il ne voyait plus rien à tirer. En entrevue, il se décrivait comme un mort-vivant, comme un «mort qui continue à vivre». «À un moment, je me suis dit: "Ou je me suicide ou je fais quelque chose." Et je me suis dit que la chose à faire, c'était du théâtre», rappelle-t-il d'une voix qui porte la cicatrice de trop lourds souvenirs.

La survie par le théâtre

Qu'est-ce qui rend la vie plus supportable à Jean-Louis Trintignant aujourd'hui?

«Je crois, répond-il, que lorsqu'on est allé très loin dans la douleur, on en ressort différent, avec un sens des valeurs changé. Aujourd'hui, je trouve presque tout dérisoire. Sauf l'art, la musique et les rapports avec certains êtres.»

Et le théâtre, bien sûr. Alors qu'il croyait tout fini, c'est cet amour du théâtre qui l'a littéralement sorti des limbes, il y a un peu plus de trois ans. Il s'attaque d'abord à Aragon, puis à Apollinaire, à qui il voue une admiration sans bornes depuis l'âge de 12 ans. «Un vers peut vous accompagner toute une semaine.» Toute une vie, l'entend-on penser. Il sillonne ensuite la France aux côtés d'Apollinaire, triomphe à Avignon, sent la vie renaître en lui et sourit pour la première fois depuis la mort de Marie.

«Faire du théâtre... C'est le grand bonheur que je rencontre dans la vie. C'est une chance de pouvoir jouer, et ça me suffit», dit-il avec l'économie de mots qui le caractérise tout au long de l'entretien.

Aujourd'hui, entre ses rares apparitions sur scène, ce svelte aristocrate, né de père industriel dans le Midi, se replie dans ses terres. Il s'affaire désormais, loin des hordes, à soigner ses oliviers et à arpenter son domaine viticole, Rouge Garance, dont il tire un des meilleurs vins de la vallée du Rhône.

Le Québec, où il n'est venu tourner qu'une fois pour La Course du lièvre à travers les champs de René Clément, a pour lui un attrait unique. Depuis qu'il y a joué, à l'hiver 2006, Trintignant ne tarit d'ailleurs pas d'éloges à l'égard du public québécois, qu'il dit «fin et raffiné».

«C'est pour ça que nous revenons. Au Québec, il y a une simplicité de vie, un esprit que je ne retrouve pas ailleurs. Ça correspond à ce que j'aime. On sent chez vous un vrai amour de la littérature.»

À peine remis d'un accident de scooter qui, en juin dernier, lui a infligé une sévère fracture à la jambe, cet éternel casse-cou, amoureux de course automobile, anticipe avec appétit son retour sur les scènes québécoises. Drapé de son éternelle sobriété, avec sa voix pour toute parure, il revient chez nous, peut-être pour la dernière fois, confesse-t-il.

Interrogé sur ses projets à venir, il répond du tac au tac: «Aucun. Je crois que je ne vais plus rien faire. Monter sur scène, c'est de plus en plus difficile. J'aurai bientôt 80 ans. Il faut beaucoup d'énergie, vous savez, pour faire cela. Si je perds cette énergie, je crois que je dois céder la place.»

Mais avant de céder sa place, que ceux qui l'aiment prennent le train et foncent le voir pour un ultime rendez-vous avec ce fin Renard.

***

Le Journal de Jules Renard

Lecture par Jean-Louis Trintignant

Avec Manuel Durand, Jean-Louis Bérard et Hélène Filières

Du 12 au 16 septembre à la Cinquième Salle de la Place des Arts

Du 18 et 19 septembre au Palais Montcalm


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quelle élégance ! - par ANDRÉ BRASSARD (a_brassard@sympatico.ca)
Le samedi 08 septembre 2007 12:00

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