Quand le documentaire va au-delà du réel...
Mots clés : Michael Moore, politique, documentaire, Culture, Cinéma, États-Unis (pays), Québec (province)

Photo: Agence Reuters
Biaisé, vous dites? Manufacturing Dissent, lancé à peu près en même temps dans une autre salle indépendante, montre que le tourneur de manivelle joue avec les allumettes de l'antinomie dans ses brûlots. Il omet une entrevue avec Roger Smith, ex-p.-d.g. de GM, dans Roger & Me. Il dirige des scènes présentées comme étant impromptues dans Bowling for Columbine. Il cite hors contexte le président George W. Bush dans Fahrenheit 9/11.
L'arrosage de l'arroseur s'avère d'autant plus éclaboussant que les documentaristes... canadiens Rick Caine et Debbie Melnyk avaient au départ l'intention de faire une biographie sympathique de leur sujet adulé. Qui aime bien châtie bien.
N'empêche, cette sortie combinée montre à quel point le documentaire à thèse, synthèse et prothèse, militant à souhait, baveux et décapant... bref, cette sortie montre à quel point le film engagé se porte bien. Le genre accumule les succès d'estime, de critique et de box-office. Il foisonne comme des pancartes à une manifestation. Michel Moore a fait le plein d'entrées partout dans le monde avec ses films, en plus de rafler des prix prestigieux aux cérémonies des Césars et des Oscars. À lui seul, Fahrenheit 9/11, sorti en 2004, a rapporté plus d'un quart de milliard de dollars, ce qui en fait le documentaire le plus profitable de l'histoire du cinéma. Vive le marché!
«Comment expliquer ce succès récent du vieux genre?», reprend Diane Poitras, réalisatrice, productrice et doctorante en études cinématographiques. «On peut raffiner la réponse, mais il y a là la rencontre évidente de deux facteurs: d'une part, un goût du public, notamment chez un jeune public plus politisé, pour un cinéma de réflexion, un cinéma engagé. D'autre part, il y a aussi l'entrée du documentaire dans l'économie de marché. Traditionnellement, le documentaire était un peu la conscience du milieu cinématographique commercial. Le documentaire questionnait toujours le rapport au réel du cinéma, la réalité montrée sur les écrans et la manière de nommer les choses. Or, depuis quelque temps, le souci de rentabilité économique conduit à ce que des critiques ont appelé la spectacularisation du réel. Le documentaire devient un spectacle qui peut rapporter comme n'importe quel autre film, ou presque.»
Un star-système de gauche
Cette spectacularisation du réel va de pair avec une sorte d'«échovedettisation» du secteur documentaire. Michael Moore est une grosse vedette. Richard Desjardins (L'Erreur boréale, 1999) aussi. La notoriété d'Al Gore, 45e vice-président des États-Unis, a bien sûr servi son documentaire apocalyptique An Inconvenient Truth (2006) sur le réchauffement de la planète. Le comédien-producteur Leonardo Di Caprio en rajoute avec The 11th Hour.
«De plus en plus, les cinéastes du secteur sont des personnalités jouissant déjà d'une immense popularité, fait remarquer Mme Poitras. Michael Moore est une exception puisqu'il a construit sa notoriété avec la télé et le cinéma. Mais il joue avec les mêmes codes, en mettant en scène son personnage. Évidemment, tout cela découle d'une simple formule: si le réalisateur est connu, s'il se met en scène, il y a de bonnes chances que son film réussisse au box-office. On peut même penser que si le message de Desjardins a ébranlé le système forestier, c'est à cause de la popularité du messager. À l'époque de la sortie de L'Erreur boréale, je travaillais à l'ONF, qui produisait des films tout aussi justes, parfois mieux réalisés, mais qui n'ont pas connu le succès. Le star-système peut donc avoir un effet économique et politique.»
La spécialiste pourrait ajouter «de gauche» puisque le documentaire engagé semble être un genre réservé à ce côté-là de l'hémicycle esthétique. À part le récent L'Illusion tranquille: le modèle québécois, si ça marchait, on le saurait, de Denis Julien et Joanne Marcotte, qui peut citer un seul documentaire notable, ouvertement de droite, réalisé au Québec au cours des dernières années?
«Le cinéma-vérité aussi était de gauche, fait remarquer la spécialiste. Ce qui me semble plutôt différent aujourd'hui, c'est l'entrée du documentaire de gauche dans le champ de l'économie. On fabrique du documentaire comme de la fiction. On recherche l'effet-choc. Le contenu est à gauche, mais enrobé dans le divertissement et l'indignation dénonciatrice. Il n'y a donc pas plus de films de gauche. Ils sont simplement récupérés, intégrés dans une machine de production qui cherche du rendement et de l'effet.»
Du divertissement engagé
De même, il ne faut pas confondre critique de la société de masse et critique de la société de consommation. La première logique s'avère même un formidable moteur de la seconde, les consommateurs cherchant constamment à se distinguer: mon t-shirt avec une citation de Naomi Klein, ton parapluie arborant le Che, etc. Le cinéma engagé de gauche cadre avec cette réalité contemporaine en vendant au bon peuple de gauche ce qu'il veut bien acheter: du divertissement engagé.
«Ces films qui nous confortent dans nos convictions et nous réchauffent le coeur, en cédant au spectaculaire, sacrifient la complexité du réel, dit Mme Poitras. Une fois qu'on s'est payé la tête de Bush ou de Paul Wolfowitz, on n'a encore rien dit de la réalité géopolitique américaine. Une fois qu'on a secoué les gens avec les menaces écologiques, on est encore loin de comprendre toute la complexité des enjeux planétaires. Il ne faut pas confondre indignation et compréhension. Il faudrait aussi des films qui ne fassent pas seulement s'émouvoir ou s'indigner le public.»
Aux dérives trop bien contrôlées de certaines stars actuelles, Mme Poitras préfère les fabuleux travaux de Chris Marker. Résistant, ancien élève de Sartre, férocement engagé contre l'oppression, passionné de Kurosawa et de Tarkovski, il a par exemple consacré une série à la pensée grecque (L'Héritage de la chouette) et exploré les limites de son genre avec son film sur la bataille d'Okinawa (Level 5).
«Pour moi, c'est le plus grand des grands, conclut Diane Poitras. Il s'interroge sur le réel tout en jouant avec les codes. Il tourne et il réfléchit à ce qu'il tourne. Il a introduit des éléments de jeu, de fiction et même de science-fiction dans certains travaux. Voilà donc un bel exemple d'un cinéaste qui s'interroge sur la réalité, sur les différentes façons de la comprendre et sur l'aspect formel de la méthode cinématographique d'interroger la réalité. Parce qu'il faut aussi le dire: les documentaires les plus populaires, très commerciaux, reprennent les vieilles recettes formelles éprouvées, sans originalité. Même le film de Mme Melnyk tombe dans ce panneau: il s'attaque à Michael Moore en reproduisant ce qu'il dénonce, avec des musiques convenues et une voix hors champ. La cinéaste se met en scène et copie la recette éprouvée, encore une fois... »
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La critique du Bon Peuple point. A sa Raison Être point. - par Denys Élément
Le dimanche 09 septembre 2007 08:00

