Afghanistan - Reconstruire un pays: difficile subsistance

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Claude Lévesque
Édition du samedi 08 et du dimanche 09 septembre 2007

Mots clés : économie, Canada (Pays), Afghanistan (Pays)

Les opérations d'éradication du pavot seraient un échec

Dans la rue

«L'ouléma de la mosquée a dit qu'Allah n'aime pas ça. Et le Coran dit qu'il faut écouter le chef de l'État.» Pourtant, si dans une province la culture du pavot cesse un jour, ailleurs elle reprend. Il est difficile d'éliminer une culture qui pour plus d'un est l'unique source de revenu. Bienvenue au «pays de l'opium».

Il ne pousse presque plus de pavot dans la province de Baglan, au nord de Kaboul, de l'autre côté des hauts sommets de l'Hindu Kush. En 2005, cette plante couvrait jusqu'à 90 % des terres cultivables dans certains districts.

Le gouvernement afghan et la Fondation Aga-Khan, une des principales ONG à l'oeuvre dans cette région, ont fourni aux agriculteurs des semences pour qu'ils cultivent des pommes de terre, du maïs, des carottes et des tomates. La Banque mondiale a de son côté financé des projets d'élevage.

«Nous savons que ce n'est pas suffisant, dit Khalil Ulla, le directeur régional de la fondation pour le district de Doshi. Il y a de la publicité sur le danger que la drogue représente pour les enfants et pour l'avenir du pays. Nous faisons aussi comprendre aux fermiers qu'ils risquent de perdre beaucoup d'argent si les cultures de pavot sont éradiquées.»

Des pommes de terre pour supplanter le lucratif pavot, matière première de l'héroïne dont l'Afghanistan est toujours, et de loin, le premier producteur mondial? «Les pommes de terre sont normalement plus rentables que le pavot, qui requiert beaucoup de main-d'oeuvre, payée 10 $ ou 11 $ par jour au moment de la récolte. Il faut aussi désherber régulièrement autour des plants de pavot», affirme Joanne Trotter, directrice de la Fondation Aga-Khan en Afghanistan.

Une production en hausse

La production d'opium a atteint un nouveau sommet cette année en Afghanistan, à 8200 tonnes, en hausse de 34 % par rapport à 2006, a annoncé le 27 août l'Office contre la drogue et le crime des Nations unies. Cela devrait lui permettre d'approvisionner 93 % du marché mondial de l'héroïne. La superficie consacrée au pavot aurait par ailleurs augmenté de 17 %.

Les six provinces du sud ont renforcé leur position en tête du peloton avec 7545 tonnes, en hausse de 55 %. C'est la province de Helmand qui détient le championnat, avec 4399 tonnes. Kandahar arrive en troisième position (739 tonnes).

«Nous pouvons renforcer l'économie licite. Nous constatons des progrès réels et une diminution de la production là où la sécurité est assurée et où les institutions gouvernementales sont stables. Dans ces conditions, les fermiers planifient et investissent différemment», explique Joanne Trotter.

Le rapport de l'ONU contient d'ailleurs une nouvelle positive: le nombre des provinces sans opium est passé de six l'an dernier à 13 cette année. L'organisation internationale y voit le résultat d'un renforcement du gouvernement central et d'une meilleure gouvernance au niveau local.

On note ainsi que le Badakshan (nord-est), où l'opium a dominé l'économie et la vie politique pendant des années, n'en a presque pas produit cet été. En revanche, la culture du pavot a repris de plus belle dans la province orientale de Nangarhar.

«Nous ne sommes pas opposés aux programmes d'éradication, mais la difficulté consiste à établir des critères, à définir ce qui doit être en place pour qu'ils fonctionnent: accès aux marchés, possibilité de cultiver autre chose, contexte politique, etc. Ces conditions sont réunies dans bien peu de régions. Malheureusement, l'éradication se fait la plupart du temps dans celles qui ne sont pas prêtes», poursuit Joanne Trotter.

«La culture du pavot n'est pas seulement une question de pauvreté. C'est aussi le résultat de l'effondrement de l'État de droit. Nous n'avons pas de tradition de culture du pavot. C'est un nouveau phénomène qui s'est intensifié à la fin de 1996, quand la communauté internationale a convaincu le Pakistan de cesser d'en cultiver, note le ministre du Développement rural, Ehsan Zia.

Vivre à Qardaka

Qardaka est un village pachtoun du district de Doshi, où les membres de la choura, le conseil coutumier, ont reçu les journalistes du Devoir avec l'hospitalité dont ils ont le secret.

«L'an dernier, à cause de la sécheresse et de la pénurie d'eau, nous n'avons rien récolté», se plaint le secrétaire de cette assemblée, Abdou Wali, qui avoue qu'une quinzaine de fermiers ont cultivé la plante interdite en 2006. Quand le gouvernement a décidé d'interdire la culture du pavot, nous avons obéi mais en exigeant quelque chose en échange. Nous avons demandé des semences.»

Ça paie autant que le pavot? On ne répond pas directement. «Quand des gens ont décidé d'en cultiver un petit peu, ils ont compris que ça rapportait beaucoup d'argent. Dans chaque village, une personne remettait l'opium à un intermédiaire qui le remettait à un "commandant". Un kilo était payé 7500 roupies pakistanaises ou l'équivalent en dollars US [123 $US].»

«Des gens venaient au marché pour acheter l'opium qu'ils allaient ensuite vendre à l'étranger, enchaîne le chef de la choura, Saïd Rahman. Nos gens en ont produit pendant trois ans. Du point de vue religieux, ce n'est pas bien. Deux choses étaient importantes pour qu'ils cessent. L'ouléma de la mosquée a dit qu'Allah n'aime pas ça. Et le Coran dit qu'il faut écouter le chef de l'État.»

Au sud, culture en continu

Les opérations d'éradication, c'est-à-dire la destruction manuelle des plants de pavot, se déroulent surtout dans le sud du pays, notamment dans la province de Kandahar, mais également dans celles de Farah (Ouest) et de Nangarhar. Elles donnent lieu chaque saison à des réactions violentes. Des échauffourées ont cette année coûté la vie à quinze policiers et quatre fermiers.

«Les opérations d'éradication du pavot ont été un échec. Malgré des effectifs accrus, la production n'a pas baissé. Elles sont surtout dirigées contre les fermiers les plus pauvres, qui n'ont pas les moyens d'offrir des pots-de-vin», jugeait en mars dernier le Center for Strategic and International Studies de Washington (CSIS), dans un volumineux rapport sur l'Afghanistan. Des organisations aussi différentes que la Banque mondiale et le Conseil de Senlis ont également critiqué récemment les efforts d'éradication du pavot.

Comme les principales régions productrices sont maintenant situées dans le sud, les militaires et les diplomates occidentaux affirment que cette industrie sert aujourd'hui à financer les talibans, qui opèrent dans cette région. Qu'il s'agisse des talibans ou d'autres organisations illégales, le cercle vicieux est le même: l'argent de la drogue permet de corrompre les pouvoirs publics, ce qui affaiblit le contrôle gouvernemental et permet de produire encore plus de substances illicites.

Tarik Esmati, directeur régional du ministère du Développement rural à Kandahar, connaît bien la problématique dans les provinces du sud pour y avoir discuté avec les populations concernées. «Les gens savent que la drogue va à l'encontre de la religion, mais ils disent en avoir besoin pour survivre. Il y a deux côtés à la médaille: du point de vue économique, la terre coûte de plus en plus cher à cultiver. D'un autre côté, les mafias de la drogue sont devenues plus actives dans la région. Or l'offre d'autres modes de subsistance y est encore inexistante», dit-il, ajoutant: «La lutte contre la culture du pavot ne fait pas partie de notre mandat mais nous encourageons les gens à l'abandonner.»

Nécessaire reprise économique

M. Esmati ne voit pas de solution à moins d'une «reprise économique». «Il y a du dumping de farine en provenance du Pakistan. Actuellement, les cultivateurs obtiennent 1 $ pour un kilo de blé. J'ai suggéré qu'on leur offre 4 $ et ils ont répondu que 2 $ seraient suffisants pour qu'ils renoncent à cultiver du pavot. Mais il n'y a actuellement aucun marché qui puisse assurer ce prix. J'ai pensé à un projet de meunerie subventionnée, qui serait déficitaire pendant un certain temps. Je dis: subventionnons une telle entreprise pendant quelques années avec l'argent que nous dépensons pour l'éradication. Nous devons commencer quelque part. Il n'y a pas vraiment d'autre option.»

Le gouvernement américain, qui tente sans succès de convaincre le gouvernement afghan d'utiliser des herbicides pour éradiquer le pavot, a rapidement réagi au récent rapport des Nations unies en promettant de doubler l'an prochain ses efforts de lutte contre cette industrie.

«C'est un désastre international. Il y a des gens en Occident qui créent un marché pour la drogue, déplorait en juillet le ministre du Développement rural dans une entrevue. La coopération régionale est cruciale. La production est exportée vers les pays voisins. Or nous cessons à peine d'être un État défaillant. Nous en sommes encore à reconstruire nos institutions étatiques. Nos voisins sont en meilleure position que nous pour s'attaquer au trafic.»

Le Devoir


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