Afghanistan - La place des femmes dans une société inégalitaire: la réforme du droit familial achoppe sur les traditions locales

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Lisa-Marie Gervais
Édition du samedi 08 et du dimanche 09 septembre 2007

Mots clés : femmes, Canada (Pays), Afghanistan (Pays)

Le sort des femmes varie selon les provinces ou les tribus au pouvoir

Femme au travail

Après avoir souffert 25 ans de guerre et de soumission à la loi des talibans, l'Afghanistan est à reconstruire. Dans un pays en perte de repères où les institutions se sont effondrées, la question du droit revêt une importance cruciale.

Malgré un certain climat de chaos post-guerre et contrairement à la croyance populaire, l'Afghanistan est un pays extrêmement sophistiqué en matière de lois. «La première loi du Code de la famille, fait dans les années 20 et réformé dans les années 60, fait à elle seule 360 pages», souligne Ariane Brunet, spécialiste des questions législatives pour l'organisme Droits et Démocratie, qui travaille actuellement sur un projet de réforme du droit familial dans ce pays d'Asie.

Droit islamique, charia et droit coutumier

Le droit est un complexe amalgame entre le droit islamique, la charia et le droit coutumier, qui diffère selon les ethnies et les clans. «Chaque ethnie a sa propre compréhension du Code, car il est investi du code du droit coutumier. La loi ne sera pas la même si je suis Pachtoun d'un tel clan ou Hazara, note Mme Brunet. C'est extrêmement compliqué. Nous, on essaie de voir si les Afghans sont prêts à envisager un code standard et dans quelle mesure ils sont prêts à le faire.»

En Afghanistan, où un tiers de la population vit dans un système tribal, les normes islamiques entrent souvent en contradiction avec les coutumes tribales. Par exemple, selon la charia, il faut au moins quatre témoins de la consommation de l'acte pour que quelqu'un soit reconnu coupable d'adultère. Mais, d'après le Pachtounwali (le code de coutumes de l'ethnie pachtoune qui renferme des règles prévalant sur toute autre loi), la rumeur (peghor) suffit pour condamner une femme. Ici, l'honneur l'emporte sur le respect de la morale.

Sur la question de l'héritage, le Coran permet à la femme de recevoir la moitié de la part des hommes, tandis qu'elle n'empoche pas un sou selon le code pachtoun. La dot est interdite par la charia mais, signe de prestige chez les Pachtouns, elle atteint des sommets de fortune inégalés.

Quant au divorce, il est interdit. Les femmes qui prennent mari n'ont souvent plus aucun recours pour échapper à un mariage malheureux. C'est ce qui fait qu'elles sont de plus en plus nombreuses à vouloir mettre fin à leurs jours, notamment en s'immolant par le feu. Dans une étude effectuée par Medica Mondiale, un organisme allemand de défense des droits des femmes, une centaine de suicides de ce genre ont été rapportés au cours des deux dernières années à Kandahar. À Herat, près de la frontière avec l'Iran, le nombre serait deux fois plus élevé.

«On ne peut pas nier la réalité. Dans certains villages, oui, on échange les femmes. Au même titre que des terres ou du bétail», soutient Razmik Panossian, directeur de programmes à Droits et démocratie, qui revient d'un court séjour en Afghanistan. Il témoigne néanmoins du grand changement qui s'opère dans les villes, beaucoup plus rapidement que dans les villages.

«En plus de pouvoir voter, les femmes peuvent désormais aller à l'école, occuper des postes dans des organismes gouvernementaux et internationaux et contribuer à l'économie en travaillant», rappelle M. Panossian en soulignant ce progrès. «Mais on ne peut pas généraliser. À Kaboul, vous avez un mélange de femmes, certaines plus ouvertes que d'autres, même si elles s'habillent sobrement. Dans les villages, la structure tribale est beaucoup plus ancrée et les femmes sont davantage opprimées», ajoute-t-il en insistant pour parler d'espoir et de progrès.

Réécrire la loi

Financé en majeure partie par l'Agence canadienne de développement international (ACDI), le projet de cinq millions de dollars sur quatre ans qu'a élaboré Droits et Démocratie vise à soutenir les efforts des Afghans pour concrétiser les droits des femmes et des filles dans tout le pays. Mis en oeuvre à Kaboul, à Kandahar et dans quatre autres provinces, le plan d'action est axé sur quatre initiatives principales, notamment la promotion des droits en général et l'élaboration d'une réforme progressiste du droit familial, par les législateurs, les juristes, les autorités religieuses et les organisations de la société civile, qui corresponde à la Constitution afghane et aux obligations de l'État afghan en vertu du droit humanitaire international. «Nous soutenons les Afghans dans leur effort pour créer un squelette, une structure sur laquelle ils vont baser le reste de leurs pratiques», explique Razmik Panossian. «Il est important de comprendre que ce n'est pas nous qui écrivons leurs lois. Nous ne faisons que faciliter le processus en jouant un rôle de coordination», poursuit-il. Géré depuis Kaboul, le projet n'engage pour l'instant aucun expatrié, que des Afghans. En plus du personnel de sécurité, ils sont huit professionnels au total à travailler en collaboration avec les scribes de la loi.

L'écriture de ce nouveau code du droit familial est inspirée de la Déclaration universelle des droits de l'homme et de la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, mais elle va également devoir intégrer harmonieusement la charia, les composantes du droit islamique et celles du droit coutumier. «C'est un immense défi», assure M. Panossian. «Mais je suis confiant. Il y a beaucoup d'éléments progressistes dans la loi islamique», ajoute-t-il.

Résistances annoncées

Cet ambitieux projet de réforme n'est pas au bout de ses peines. Sitôt terminé, il devra affronter une certaine résistance à sa mise en application. «On ne peut pas arriver dans les villages et dire au mollah: "Voici la nouvelle loi nationale, vous devez la faire respecter telle quelle [...]." Vous devez situer votre action dans son contexte, bien parler la langue de l'ethnie, aller voir le conseil des aînés et peu à peu vous insérer dans la structure locale», dit M. Panossian. D'autant que c'est la manière d'enregistrer un document devant une instance qui détermine s'il a force de loi.

Incroyablement lent, le changement des mentalités ne s'opérera pas non plus en un jour. «On se trouve dans un État qui donne préséance à l'honneur de la famille et du mâle et aux questions de fierté tribale. Il s'est développé une plus grande masculinisation de la société», souligne Ariane Brunet.

Pour elle, l'Afghanistan d'aujourd'hui n'est pas le Moyen Âge ni le Québec des années 1940, où la femme mariée possédait bien peu de droits. «Ils ne sont pas arriérés, c'est plutôt que le droit est mal appliqué. [...] Et, vu le haut taux d'analphabétisme, beaucoup de gens demeurent dans l'ignorance de leurs droits et n'ont pas conscience des recours qu'ils ont à leur disposition», note Mme Brunet. Mais elle insiste et refuse d'emblée toute comparaison avec les sociétés occidentales. «C'est beaucoup plus intéressant de comparer le droit de la famille de l'Afghanistan à celui du Maroc ou de la Tunisie, qui sont aussi des sociétés musulmanes. C'est comme comparer des pommes avec des oranges», croit-elle. Confiante pour l'avenir, elle rappelle qu'un bon vent de réforme du droit de la famille souffle actuellement dans d'autres pays musulmans, comme le Liban et l'Égypte. «Il faut que l'Afghanistan fasse partie de ces discussions qui enrichiront sa façon de voir la société», conclut-elle.

Le Devoir


Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com