Afghanistan - Des unités d'intervention familiale pour garantir aux femmes leurs droits civils

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Claude Lévesque
Édition du samedi 08 et du dimanche 09 septembre 2007

Mots clés : femmes, Canada (Pays), Afghanistan (Pays)

Moins de 35 % des enfants inscrits à l'école sont des filles

Femmes afghanes

En Afghanistan, la rue appartient aux hommes. Les femmes obligées d'y déambuler se déguisent en courants d'air, en fantômes ou en coins de ciel bleu... la couleur habituelle de la fameuse burqa, toujours omniprésente dans l'espace public.

L'Unité d'intervention familiale du poste de police numéro 10 de Kaboul est discrète, comme tous les endroits fréquentés par les femmes. Elle est aménagée dans une roulotte adossée au mur d'enceinte du poste, près d'une entrée secondaire.

Depuis son ouverture en mars, c'est l'endroit où les femmes battues du quartier et les jeunes filles qui cherchent à fuir un mariage arrangé vont porter plainte ou chercher de l'aide.

La discrétion est aussi l'un des traits dominants des trois femmes chargées de les accueillir. Nooria, Latifah et Shakila ont plutôt l'air de travailleuses sociales que de policières, mais elles font bel et bien partie des forces de l'ordre.

Ces femmes aux situations familiales et aux parcours différents ont en commun d'occuper des fonctions non traditionnelles dans un pays encore pétri de traditions.

Les talibans, qui ont sévi de 1994 à 2001, reconnaissaient avoir besoin d'au moins quelques femmes, dans les services de santé et même dans la police. Mais leur philosophie passéiste leur commandait d'empêcher les filles de fréquenter l'école.

L'Afghanistan d'avant les talibans n'était pas très moderne, mais un certain nombre de femmes y ont exercé des professions et des métiers non traditionnels, au moins à partir de la fin des années 1960.

«Actuellement, il y a 233 policières [sur des effectifs de 62 000], dont l'ancienneté va de 30 ans à quelques mois, note Tonita Murray, conseillère en matière d'égalité des chances au ministère de l'Intérieur. C'est 50 de plus qu'il y a deux ans.»

«Il a fallu attendre 1000 ans après l'invention de l'institution policière pour qu'on y intègre les femmes. Et ça fait seulement une génération qu'elles ont accédé à l'égalité des rôles en Occident», note cette historienne de formation, qui a travaillé pendant 18 ans pour la police de la Colombie-Britannique et la GRC avant de diriger le Collège canadien de la police à Ottawa.

Contre un retour au pouvoir des talibans

Aucune des femmes à l'oeuvre au poste numéro 10 n'aimerait voir les talibans reprendre le pouvoir.

«Amélioration à 100 % depuis 2001. Les femmes peuvent aujourd'hui travailler, défendre leurs droits, voyager», dit Nooria Saddiqi, qui travaillait à la prison des femmes lorsque les intégristes ont pris le pouvoir. Elle a passé la majeure partie du règne des talibans en exil au Pakistan.

Même son de cloche de la part de Latifah, veuve et mère de sept enfants. «Quand mes enfants voient des documentaires sur la vie sous les talibans à la télévision, ils ont peur.»

«Nous essayons de régler les problèmes que les femmes éprouvent avec leur mari ou leurs enfants. Nous parlons beaucoup avec les deux parties. [...] Si une femme vient ici concernant un mariage forcé, nous écoutons les parties. La police peut empêcher le mariage», explique Nooria Saddiqi, qui travaille dans la police depuis 25 ans.

«Plusieurs familles sont contentes. Elles croient que l'Unité d'intervention familiale règle mieux les problèmes que le système de justice», enchaîne Latifah.

«Il y a beaucoup de cas de violence conjugale. Il y a eu des condamnations, note Nooria, qui ajoute: «Il arrive cependant que des femmes se rétractent parce qu'elles ne veulent pas que leur mari aille en prison.»

Les chiffres suggèrent que les victimes portent rarement plainte. L'Unité d'intervention familiale n'a traité, au cours de ses quatre premiers mois d'existence, que 35 cas, dont moins de la moitié concernaient la violence conjugale.

Promouvoir l'égalité des sexes

On compte actuellement une quinzaine d'unités de ce genre en Afghanistan. Le programme, qui est mis en oeuvre par des conseillers américains, prévoit d'en établir prochainement dans tous les districts de Kaboul.

«Nous offrons une formation de base et ensuite des cours spécialisés sur la violence domestique et les droits humains», explique Rodney, un jeune ex-policier qui a travaillé à Phoenix (Arizona) et à Richmond (Virginie), avant de se joindre à DynCorp, une importante société de sécurité privée américaine.

«Nous essayons d'aider les femmes dans leurs relations avec leurs collègues masculins. Nous les encourageons à exprimer leurs idées», poursuit Rodney, qui travaille avec deux compatriotes de sexe féminin.

«L'égalité des chances est une priorité pour les Nations unies, mais, dans les faits, les fonds ne sont pas à la hauteur des discours, dit Tonita Murray. L'enjeu est perçu comme un ajout un peu frivole à la réforme de la police.»

Selon Mme Murray, l'ouverture à la présence de femmes dans les métiers non traditionnels dépend de l'attitude des responsables locaux et, quand ces derniers y sont favorables, du pouvoir qu'ils exercent effectivement. À Kandahar, capitale de la province où les soldats canadiens affrontent les talibans, on compte deux stagiaires de sexe féminin au centre régional de formation de la police.

«Les gens n'y sont pas particulièrement hostiles à l'idée», dit-elle.

Des écoles incendiées

C'est quand même dans le sud de l'Afghanistan qu'on déplore le plus grand nombre d'actes d'intimidation destinés à freiner l'émancipation des femmes: écoles incendiées, meurtres d'enseignants, de fonctionnaires et d'agents de développement communautaire. L'an dernier, 160 écoles y ont été brûlées, selon le gouvernement afghan. Dans la seule province d'Helmand, au moins 90 des 224 écoles qui avaient rouvert leurs portes depuis la chute des talibans les ont refermées à la suite d'attentats ou de menaces.

Or l'accès des filles à l'école depuis 2001 constitue l'une des avancées le plus souvent citées pour défendre le bien-fondé de l'intervention étrangère en Afghanistan.

Selon le ministère de l'Éducation, plus de six millions d'enfants sont inscrits à l'école pour l'année scolaire 2007-2008. Du nombre, moins de 35 % sont des filles, ce qui donne une idée du chemin qui reste à parcourir. Près de la moitié des enfants d'âge scolaire ne vont toujours pas à l'école.

Une femme à la caméra

Mehria Azizi, la jeune vingtaine, a la passion de la caméra. Il y a trois ans, elle a parcouru les provinces rurales de l'Afghanistan avec 13 autres femmes journalistes pour recueillir des témoignages sur la condition féminine.

Le documentaire qui en a résulté, intitulé Afghanistan Unveiled, été présenté en Europe et en Amérique du Nord à l'occasion des festivals. Il a été montré à Montréal en décembre 2006.

Alors que la plupart de ses consoeurs ont soit quitté le métier, soit quitté le pays, Mehria continue de travailler au centre de production de l'organisation non gouvernementale AINA, à Kaboul, où elle avait appris son art.

Après avoir participé à la production de trois autres documentaires longs métrages, elle tourne surtout, depuis un an, des annonces publicitaires et des bulletins de nouvelles. Elle travaille néanmoins depuis trois mois au tournage d'une une série télévisée sur les difficultés familiales, série qui sera présentée sur plusieurs chaînes.

Mehria, Nooria, Latifah et Shakila font partie d'une petite minorité. La plupart des femmes aidées par les programmes gouvernementaux et les organisations internationales sont plutôt formées à des activités plus traditionnelles, comme la couture, la broderie, la joaillerie ou la fabrication de tapis. Il faut dire que l'Afghanistan compte d'innombrables veuves, adolescentes ou jeunes femmes qui doivent subvenir aux besoins de leurs familles. La majorité d'entre elles sont analphabètes.

Le Devoir


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