Rideau sur le roi des ténors
Mots clés : Luciano Pavarotti, Musique, Décès, Italie (pays)
Luciano Pavarotti, 1935-2007

Photo: Agence France-Presse
Son vieux complice Placido Domingo évoquait hier «la gloire divine de sa voix». Rien de moins.
Et le metteur en scène Franco Zeffirelli tranchait net: «Il y avait des ténors et il y avait Pavarotti.» Point barre.
Lui qui eut tant de mal à abandonner la scène, même quand son timbre s'égarait en fin de course, s'est effacé pourtant. Entouré des siens à Modène, ville qui fut son berceau en 1935, devenue son tombeau. Mais la voix profonde, aux inflexions douces, tendres, ardentes, au phrasé liquide, à nulle autre pareille, tant de fois enregistrée, connaissait déjà l'immortalité. L'interprète du duc de Mantoue dans Rigoletto, du Rodolfo de La Bohème, l'Alfredo de La Traviata, le Mario Cavaradossi de La Tosca s'était fait aimer des foules et des mélomanes, en don Juan comme en amoureux transi.
Ténor parmi les ténors, accrochant le contre-ut en haut de sa gamme, avec la puissance, la rondeur, l'évidente facilité, les voyelles roulant en bouche, il aura mixé talent, charisme et audace, sortant son mouchoir au moment opportun devant la foule pâmée. «Mon mouchoir, je me le donne pour me sentir moins bête», disait-il.
Être italien, ça aide à entonner O sole mio sans ridicule au Met de New York ou devant les gondoliers de Venise. Il fut le clou de mémorables concerts pour la Coupe du monde de football, à Rome en 1990, à Los Angeles en 1994 et à Paris en 1998, aux côtés de deux autres ténors géants: Carreras et Domingo. Les CD et DVD de ces prestations furent vendus en plus grand nombre que des concerts de stars du rock comme Jagger et compagnie. Star de l'opéra. Il gagna ce pari.
L'homme-voix s'était confondu avec l'homme-image. Un autre don. Celui du communicateur venu nourrir son mythe. Avec un record Guiness dans sa besace: le plus grand nombre de rappels dans l'histoire de l'opéra: 165 à Berlin en 1988. Qui dit mieux? Personne.
Davantage que n'importe quel ténor, il aura démocratisé le bel canto. La générosité, l'amour des gens, l'art de jouer avec les médias, de sortir de sa sphère pour se coller à des vedettes populaires s'allièrent au talent. Lors de concerts-bénéfices, tantôt aux côtés de Bono, tantôt en duo avec Madonna, avec Céline Dion, avec les Spice Girls, faisant hausser le sourcil des puristes. Mais le mariage du bel canto et des variétés démultiplia son audience.
Il était né en 1935 d'un père boulanger, ténor amateur qui chantait pour les mariages et les enterrements dans sa ville d'Italie du Nord. De ce père il disait tout tenir (la voix), redevable aussi au bon Dieu, lui qui fut croyant.
À 12 ans, il survit au tétanos qui allait l'emporter, mais est déjà une des voix du choeur de Modène. Pavarotti amorce sa carrière en 1961 en Rodolfo de La Bohème. Deux ans plus tard, coup de chance, il remplace au pied levé Di Stefano au Covent Garden de Londres et éblouit le parterre. Karajan met à ses pieds la Scala de Milan. C'est parti. Il chante pour la première fois au Met en 1968, enchaînant neuf contre-ut, déchaîne l'hystérie. Charisme et rayonnement font le reste.
Dès lors, son statut de star est étourdissant. Milan, Londres, New York, Paris, Salzbourg, la route des grands opéras déroule le tapis sous les pieds désormais augustes de Pavarotti.
Richissime, adulé et culotté, traînant un parfum de scandale qui fait toujours recette: divorces, remariage avec sa jeune assistante, paternité tardive, la vitalité exubérante. La galerie en redemande.
Resté enfant du peuple, aux goûts pleins de kitsch, avec un visage aux pommettes saillantes, un sourire toutes dents offertes, des vêtements souvent bariolés. Ajoutez la bonhomie, la sueur. Il s'était bâti sa légende, Luciano Pavarotti. Avec son restaurant à Modène, son propre centre équestre, lui qui aimait tant les chevaux, peignant aussi à ses heures, sifflant comme un merle, homme de famille et bon vivant.
En 1991, le ténor avait chanté gratuitement sous la pluie au Hyde Park de Londres pour célébrer ses trente années de carrière, devant le prince Charles et sa Diana abrités sous leurs parapluies comme 100 000 autres admirateurs. L'acteur Michael Caine ruisselant déclarait alors: «C'est un magicien et personne ne se soucie de se faire tremper.» Surtout pas des Londoniens... Deux jours après le triomphe britannique, le Corriere della sera le qualifiait de «roi de carnaval», avalé par la machine de son mythe. Que lui importait?
New York, en particulier, en avait fait son roi. Plus de 400 prestations au Met en près de quarante ans. «Sa voix allait directement au coeur de ceux qui l'écoutaient, qu'ils connaissent l'opéra ou non», déclarait le chef d'orchestre James Levine, après l'avoir si souvent dirigé au célèbre opéra de New York. En juin 1993, c'est en direct de Central Park que le ténor se produit devant plus d'un demi-million de spectateurs massés en pleine verdure.
Un mythe, c'est fait aussi de contradictions. Il y a une dizaine d'années, Pavarotti avait avoué ne pas savoir lire les partitions musicales, mais il chantait de la tête aux pieds, âme comprise. Mégalomane, capricieux, superstitieux, et quoi encore? En brouille avec son manager Herbert Breslin, ce dernier avait publié en 2004 Le Roi et moi, règlement de comptes littéraire qui écorchait l'icône mais ne lui retira jamais son aura. Même la planète football a pris le deuil. Le ténor des stades s'est éteint, celui du peuple aussi.
Les obsèques de Pavarotti se dérouleront dans la cathédrale de Modène, à 13h, demain. Gageons qu'on y chantera.
Vos réactions
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Le vendredi 07 septembre 2007 09:00
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Le vendredi 07 septembre 2007 09:00
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