La dignité retrouvée des exclus boliviens

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Jean-Pierre Legault
Édition du vendredi 07 septembre 2007

Mots clés : LASA, Evo Morales, Chávez, Gouvernement, Bolivie (Pays), Montréal

Le vice-président bolivien Álvaro García Linera à l'hôtel Reine Elizabeth hier.

Photo: Jacques Grenier

La Bolivie a bien changé depuis 2005 avec l'élection d'un président indien et socialiste. Les espoirs des millions d'exclus sont grands, et le Movimiento al Socialismo au pouvoir entend prendre les moyens nécessaires pour les satisfaire. Loin du populisme à la Chávez, le nouveau gouvernement s'appuie sur un fort mouvement social qui sait se faire entendre.

De passage à Potosi, ville de triste renommée, le président bolivien Evo Morales a demandé à de jeunes Indiens étudiants du primaire quel métier ils voulaient faire plus tard. «Je serai président, comme toi», lui a lancé sans hésiter un des jeunes.

Impensable il y a peu dans cette société fracturée, cette anecdote illustre, pour le vice-président Álvaro García Linera, l'ampleur du changement qu'a vécu la Bolivie lors des élections du 18 décembre 2005, qui ont vu le Movimiento al Socialismo (MAS) de Morales prendre le pouvoir.

«L'arrivée au pouvoir d'un Indien constitue la révolution la plus importante qu'a connue la Bolivie», constate M. Linera. «Historiquement, la participation des Indiens à la vie de cette société a toujours été très restreinte. Jusqu'à maintenant, ils ont été maintenus dans un état de subordination.»

La mi-quarantaine pas trop marquée, le geste élégant et le verbe précis, dégageant une assurance tranquille, le mathématicien, sociologue et ancien guérillero s'est adressé hier à Montréal aux membres de la Latin America Studies Association (LASA), qui tient son congrès jusqu'à ce soir.

À ses yeux toutefois, la question autochtone ne relègue pas au second rang les questions sociales et, dans une société où l'exclusion et le racisme ont toujours régné et où le patrimoine public a été bradé au fil des ans, c'est à une transformation en profondeur des institutions et de leur culture que les Boliviens s'attendent. Et le chemin parcouru pour parvenir à la situation actuelle a été long.

Pendant une quinzaine d'années, à la suite du consensus de Washington qui «recommandait» en 1989 une liste de prescriptions aux économies en difficulté, la Bolivie a été le laboratoire par excellence pour tester les remèdes proposés par les bailleurs de fonds, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et le Trésor américain. «Avec son instabilité politique et sa pauvreté endémique, la Bolivie était le modèle parfait» sur lequel expérimenter, a expliqué M. Linera. Les résultats néfastes de ces mesures dans les pays où elles ont été appliquées sont aujourd'hui presque universellement reconnus.

«Pendant les années 70, l'État contrôlait 75 % de l'économie, a noté M. Linera. En dix ans, la proportion public-privé a été inversée!» Concurremment, une guerre à peine larvée sévissait entre les mouvements sociaux, la gauche -- coupée de la population -- et les militaires. La droite a alors pu définir les projets de société dans les domaines politique, économique et culturel.

On a par la suite assisté à un démembrement de l'appareil étatique par une série de privatisations, à une déstructuration des organisations sociales et à une attaque frontale contre le mouvement ouvrier. «Dix ans après le consensus de Washington, la population n'avait rien de plus qu'auparavant», constate le vice-président.

À cause du «monopole» qu'exerçaient en vase clos l'État et le gouvernement sur toutes les décisions, c'est sur la scène locale que les mouvements sociaux se sont lentement réorganisés. Une foule d'organismes s'occupant de questions précises sont ainsi apparus. Ils se sont fédérés pour devenir des regroupements régionaux d'organismes autonomes qui s'appuient l'un l'autre selon le contexte social. M. Linera donne en exemple les mécanismes ainsi créés par la population aymara, dans l'Altiplano, dont les organismes ont à l'occasion appuyé ceux du Chapare.

C'est à partir de ces organismes et de leurs revendication qu'est né le MAS d'Evo Morales. «Le MAS n'est qu'un bras du grand mouvement social bolivien. Il s'agit d'une forme de centralisation verticale, en réseau», a expliqué le conférencier, pour qui il est primordial que les politiciens n'occupent aucun poste au sein de ces organisations afin que leurs revendications nourrissent l'action gouvernementale.

De sa création en 2000 aux élections cinq ans plus tard, le MAS a été de toutes les batailles, sur le plan tant local que national, à défendre les intérêts de la majorité contre une classe politique décrépite et fermée.

Conscient des efforts qu'il faudra déployer pour atteindre les objectifs du MAS et développer une société égalitaire, Álvaro Linera rappelle que les grands thèmes de l'action gouvernementale sont la responsabilité, les intérêts de tous et la déprivatisation. En d'autres termes: la fin du monopole étatique sur les décisions et les orientations, une égalisation sociale et un processus de décolonisation. Le dossier du gaz, qui a suscité tant d'émoi parmi les pétrolières, constitue à ce propos un symbole de premier ordre.

«Une grande mobilisation sociale a permis la création de ce gouvernement», a expliqué M. Linera. Le monde indigène et les défavorisés doivent avoir accès au même niveau de vie que les autres, a-t-il précisé. «Et le processus en cours est irréversible», a-t-il ajouté, faisant remarquer que les plans généraux du gouvernement sont issus de la population.

Mais les problèmes sont nombreux depuis les élections de 2005: la riche région de Santa Cruz menace de faire sécession si le gouvernement ne change pas sa politique économique; Sucre, la capitale officielle, veut supplanter La Paz; la classe moyenne demande des augmentations de salaire...

«Nous devons à la fois administrer l'État au quotidien et mettre en place des politiques demandées par le mouvement social. Nous devons vivre avec cette contradiction, c'est le seul moyen que j'ai trouvé», a avoué M. Linera. Mais une chose est claire: pas question de dévier des objectifs du MAS.

Ainsi, par exemple, M. Linera, constatant la très forte réaction des partis traditionnels, des milieux d'affaires et de la droite, a expliqué qu'il y a deux possibilités d'action pour le gouvernement. «Nous pourrions pactiser, négocier, mettre sur pied des scénarios convenant à tous. Nous pouvons également poursuivre notre route vers les objectifs que nous nous sommes fixés, sans en dévier.»

«L'expérience de Salvador Allende au Chili au début des années 70 nous a enseigné qu'il est dangereux de pactiser avec les forces conservatrices», a-t-il conclu.

Le travail à accomplir est énorme. On vise à briser le monopole décisionnel de l'État. Il s'agit là d'un énorme changement de culture institutionnelle. Concurremment, «nous devons couper la base matérielle des secteurs conservateurs», a expliqué M. Linera, donnant en exemple la grande propriété, «qui doit revenir entre les mains du gouvernement».

À son avis, c'est là «l'unique scénario qui fera en sorte que la population conservera l'initiative du projet de société. Et, inévitablement, la mobilisation sociale grandira».

M. Linera a conclu par un souhait: «Nous espérons que les organisations sociales nous pousseront encore davantage.»


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