Le Mois de la Photo à Montréal ouvre sa 10e édition avec des primeurs et des histoires à raconter - Des remakes qui déplacent

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Marie-Ève Charron
Édition du samedi 01 et du dimanche 02 septembre 2007

Mots clés : expositions, images, Mois de la photo à Montréal, Culture, Art, Québec (province), Montréal

Ils font des images qui relatent des histoires, ils prennent celles des autres pour les rejouer ou créent des effets de déjà-vu qui semblent tout droit sortis d'un film. Les artistes réunis par la 10e édition du Mois de la photo à Montréal (MPM), qui donnera son coup d'envoi jeudi prochain avec une trentaine d'expositions dans la ville, ont tous à voir avec le récit et les nombreux dispositifs qui existent pour raconter. Un air de familiarité autour de ces images? Oui, mais elles n'épargnent rien non plus pour dérouter.

Avec le thème des «Explorations narratives», le MPM met en avant cet automne le potentiel des images à raconter, ce qu'elles font souvent en jetant un regard neuf. «Depuis les années 1990, précise Marie Fraser, commissaire de cette édition, dans le domaine de la photographie, et aussi plus largement dans le domaine de l'image, on assiste à une réévaluation de la narration ou de la narrativité. La photographie joue un rôle très important dans cette réévaluation.»

Aussi, pour celle qui n'en est pas à ses premiers projets sur la question -- évoquons l'exposition Raconte-moi, qu'elle a organisée en 2005 au Musée national des beaux-arts du Québec et qui a circulé aussi au Casino Luxembourg --, il y avait tout lieu d'examiner plus à fond la richesse encore insoupçonnée de ces pratiques du récit par l'image. «Il y a de nombreux artistes aujourd'hui qui s'approprient des modèles narratifs, qui s'approprient des images qui racontent des histoires ou qui relèvent du photojournalisme. Ils rejouent en quelque sorte ces modèles narratifs pour les réévaluer, c'est-à-dire pour les ouvrir souvent, pour les étendre, pour les prolonger.»

De fait, en privilégiant le thème de la narrativité, ce MPM se positionne aussi autrement par rapport à un vieux débat en photographie qui oppose le documentaire (trace du réel) à la fiction (mise en scène), ce que plusieurs éditions antérieures de l'événement reconduisaient d'ailleurs en faisant ressortir l'une ou l'autre des modalités. Sans que ces enjeux soient absents, au contraire, cette dualité semble ici dépassée, c'est du moins le souhait de la commissaire: «Peu importe que la photographie soit vraie ou fausse, souligne Marie Fraser, peu importe qu'elle soit réelle ou fictionnelle, ce n'est pas l'enjeu que j'ai voulu considérer. Avec le numérique, avec l'idée que l'on peut toujours retravailler l'image, il semble que le rôle de la photographie de déterminer ce qui est documentaire ou fictionnel ne soit plus opérant.»

Une remise en question du récit et du statut de l'image photographique, donc, que le numérique entraîne et dont le travail d'Éric Baudelaire, avec une trentaine de photographies exposées à la Maison de la culture Frontenac, fournira un exemple éloquent. Dans un studio d'Hollywood, il a reconstitué avec des figurants de téléséries américaines une scène de guerre en Irak. L'image a une facture réaliste propre au photojournalisme, mais elle sème le doute en montrant une simultanéité improbable d'actions.

Comme au cinéma

Hormis l'actualité qui fait l'objet de témoignages et de récits, la peinture et le cinéma constituent aussi un réservoir alléchant de modèles narratifs pour les artistes de ce MPM. Mais comme le rappelle la commissaire, cette fréquentation de la photographie avec d'autres modes visuels n'est pas nouvelle: «L'histoire de la photographie est elle-même marquée par des liens très étroits avec la peinture à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle et, un peu plus tard, avec le cinéma. La photographie a toujours été fascinée par la peinture, qui est un modèle d'image fixe, mais aussi par le cinéma, qui est exactement l'inverse.» Et plus encore, il y aurait aujourd'hui un imaginaire photographique qui à son tour travaille les autres formes d'images, de la peinture aux nouveaux médias.

Aussi, plusieurs projets revisitent des tableaux et des oeuvres connus de l'histoire de l'art, introduisant ici le mouvement et là la fixité ou la lenteur, complexifiant alors les temporalités du récit. C'est le dessein d'Eve Sussman avec une réactualisation vidéo du célèbre tableau Les Sabines (1799) de Jacques-Louis David, qui sera présentée en primeur au Canada à la Parisian Laundry. Si l'on se fie à l'adaptation des Ménines (1656) de Vélasquez déjà faite par l'artiste, l'oeuvre sera époustouflante. Autre première attendue, la présentation de Recast and Reshoot (Burghers of Seoul) d'Adad Hannah, qui revisite en vidéo la sculpture Les Bourgeois de Calais (1884-86) de Rodin. L'oeuvre sera présentée dans le cadre d'une exposition importante à la galerie Leonard & Bina Ellen consacrée à cet habitué du MPM, dont le travail comportant des références au musée et à l'histoire de l'art est moins connu.

Le cinéma, lui, verra ses clichés récupérés ou ses mécanismes désamorcés, comme dans les oeuvres de Douglas Gordon présentées à la Galerie de l'UQAM et de Stan Douglas à la Fonderie Darling. D'autres artistes reproduisent avec leurs oeuvres des moments de suspens, mais sans livrer un dénouement. C'est le cas des mises en scène photographiques de Carlos & Jason Sanchez (Parisian Laundry) ou du film du Finlandais Salla Tykkä (présenté dans un ancien espace industriel du quartier Saint-Henri), qui, comme d'autres avant lui, retourne d'une certaine façon au cinéma d'Alfred Hitchcock.

Toutes teintées de mystère et faites aussi d'une texture cinématographique, les oeuvres du Belge David Claerbout seront montrées en grand nombre pour la première fois au Canada au Musée des beaux-arts de Montréal avant que le Centre Pompidou à Paris ne lui consacre une rétrospective.

La Cinémathèque québécoise est dans le coup également avec la présentation des films d'Eija-Liisa Ahtila et du projet de Christelle Lheureux, qui a reconstitué plan par plan le film Les Soeurs de Gion (1936). Elle a toutefois privé le film japonais de sa narration pour ensuite inviter différents auteurs à lui redonner des voix. Aux versions coréenne, japonaise, française et italienne déjà réalisées s'ajoutera la québécoise, spécialement écrite et performée en direct par Wajdi Mouawad (le 5 septembre à la Cinémathèque).

Dans la ville

Au total, 37 artistes provenant des trois Amériques, de l'Europe et de l'Asie forment la composition de ce MPM qui mise volontairement sur des expositions solos avec l'objectif de mieux rendre compte de chacune des démarches. Pour cela, il a fallu compter sur la participation de tout le milieu culturel et artistique. «Si le MPM est né il y a 20 ans, souligne la commissaire Marie Fraser, c'est en raison de ses partenaires et cela continue d'édition en édition.» Et le milieu a si bien répondu à l'appel que cette édition se fera voir aussi à l'extérieur, à plusieurs endroits dans la métropole.

Au coeur des quatre circuits cartographiés par le MPM (Plateau Mont-Royal, Mile-End, Ville-Marie, Saint-Henri, ainsi que les Maisons de la culture Côte-des-Neiges, Frontenac et Notre-Dame de Grâce), la ville sera en effet le théâtre d'expériences avec les oeuvres, entre autres, d'Ève K. Tremblay, de Thomas Kneubühler, de Marisa Portolese, de Rebecca Belmore et de Chih-Chien Wang. Comme quoi les narrativités, même exploratoires, sont l'affaire de tous.

Une importante publication, première étude majeure sur la question, accompagne l'événement et un colloque se tiendra au Centre canadien d'architecture le 5 octobre. Le Mois de la photo à Montréal se tient du 6 septembre au 21 octobre. La programmation est disponible sur le site de l'événement (www.moisdelaphoto.com).

Collaboratrice du Devoir


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