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Libre opinion - Adieu, vieux frère !

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Philippe Dubé, Professeur au département d'histoire de l'Université Laval

Édition du vendredi 31 août 2007

Mots clés : David G. Karel, historien de l'art, Décès, Art, Québec (province)

L'homme, l'historien de l'art et le penseur de l'Université Laval David G. Karel nous a quittés le dimanche 26 août 2007, en fin de journée, à la suite d'un constat médical fatidique annoncé il y a maintenant un an. On peut dire, dans les circonstances, qu'il connaissait le moment de sa sortie finale et qu'il l'a préparée avec le soin méthodique qu'on lui connaissait.

Né au Missouri dans une famille de musiciens, il a toujours baigné dans l'art avant de bifurquer plus directement vers l'histoire de l'art, qui le comblait d'aise. David était tenace et endurant. Pour en témoigner, il aimait raconter comment, alors qu'il était un pauvre étudiant dans la Ville lumière, il avait su prolonger la vie de ses chaussures en y insérant une semelle intérieure de carton quand la semelle de cuir était percée. Cette ténacité, il l'a manifestée jusqu'à la fin, jusqu'à sa fin pourrait-on dire, en ordonnant ses papiers, ses dossiers, ses livres, les nombreuses thèses qu'il a dirigées ainsi que les articles qu'il avait multipliés au cours d'une carrière sans répit.

Connu pour son courage en toutes circonstances, il n'a pas failli d'un iota à sa bonne réputation jusqu'à la toute fin de sa vie, qui l'avait doté de plusieurs talents. Arrêtons-nous à trois d'entre eux.

Celui, d'abord, de savoir écrire superbement dans sa langue d'adoption, car il s'est commis par de nombreux ouvrages importants, notamment son très célèbre Dictionnaire des artistes de langue française d'Amérique du Nord (PUL, 1992), qui restera une somme indispensable pour tout chercheur sérieux. Par sa plume vivante et élégante, il laisse des oeuvres qui nous ont aussi fait connaître des artistes peu connus avant lui (Horatio Walker, Marcel Baril, André Biéler, Edmond-Joseph Massicotte) et qui, surtout, proposent des regards singuliers sur des parcours de peintres qui l'ont été tout autant.

David était attentif à des détails que personne ne voyait. C'est peut-être l'acuité de son oreille de musicien qui le rendait aussi perspicace. Il aimait s'aventurer dans les profondeurs psychiques de ceux qu'il étudiait, et sa lunette de sage averti l'amenait à considérer avec finesse les méandres des âmes esseulées. Il savait le faire avec tact, comme si ces souffrances qu'il savait déceler ne lui étaient pas étrangères. Sa plume trempait dans une encre lucide qui apportait de la

lumière aux coins d'ombre parfois inavouables de quelques-uns. Nous lui devrons d'avoir franchi des limites difficilement accessibles, et ce sera, somme toute, son plus grand héritage.

Une autre qualité qui a défini sa personnalité attachante est certes sa capacité de faire équipe et de mener à bien ses engagements. À vrai dire, il savait se rallier à un projet, souvent vécu comme une cause, parce qu'il partageait le défi intellectuel qu'il comportait. C'est plutôt dans cette perspective d'idées que David trouvait sa motivation et adhérait solidement au socle intellectuel qui le fondait.

Nous l'avons vu se cabrer avec force et intelligence dans un projet extrêmement difficile où le moindre relâchement aurait été fatal non seulement pour l'équipe mais aussi pour le projet d'envergure que celle-ci menait. En ce sens, la force tranquille de David Karel a été indispensable à la réalisation d'un ouvrage en particulier, Marcel Baril, figure énigmatique de l'art québécois (PUL, 2002), auquel il aura apporté un éclairage utile et une inspiration transcendante.

Lorsqu'il s'engageait, c'était pour aller jusqu'au bout, solidaire de ceux et celles qui étaient liés à l'aventure, quelle qu'elle soit. Il était quelqu'un sur qui on pouvait compter. Son sens de l'ouvrage bien fait l'accrochait jusqu'à son terme, au terme, en fait, de sa propre satisfaction. Pour nous, il aura été un modèle d'endurance et de persévérance, un coureur de fond, comme il aimait se définir.

David était aussi un homme de plaisir, malgré ses dehors austères, parce qu'il savait les goûter après les avoir gagnés après d'ardents efforts. J'oserais même penser qu'il était un grand jouisseur, mais seulement des plaisirs difficiles à conquérir. Il méprisait la facilité au point de s'aliéner des gens autour de lui. Mais c'est à ce prix qu'il savait se détendre après un dur labeur que lui seul s'imposait. [...]

Cet homme secret, ce penseur discret s'est pleinement révélé dans ses écrits d'abord mais aussi auprès des gens qui s'intéressaient comme lui aux laissés-pour-compte, aux timides, aux humbles de notre histoire, qui n'ont pas trop osé occuper la scène qu'ils auraient pourtant pu investir comme bien d'autres l'avaient fait avant eux sans gêne aucune.

Il était semblable à ces artistes peu connus qu'il a révélés alors qu'ils vivaient à l'écart des bruits, souvent sur une île, même imaginaire, dans un atelier perdu ou encore cachés dans la foule pour mieux préparer une oeuvre dans le silence de leur intérieur. C'est l'oreille penchée sur cet écho qu'il prêtait attention, comme pour dire: «Parlez un peu moins fort, il y a des échos au loin d'une musique insondable que nous devrions écouter avec plus d'attention.»

David, sondeur de l'insondable, tu seras pour encore longtemps notre guide. Sachant naviguer dans les eaux profondes et sombres, tu auras fait remonter à la surface des perles d'une rare beauté. Car la beauté, tu la cherchais en toute chose, surtout si elle se cachait derrière une vulgaire roche, un caillou sans éclat. Tu cherchais la beauté comme on cherche le bonheur, sans relâche, jusqu'à l'épuisement de tes dernières énergies. Tu nous auras marqués au fer rouge de ton exigence, noble comme le rang que tu occupais parmi nous.

Adieu, vieux frère, si tu me permets de m'inclure bien humblement dans ta famille.


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