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Rompre le silence!
Ce ne sont pas tous les dépressifs qui vont penser au suicide. Toutefois, il faut avoir vécu la dépression pour comprendre qu'après ce n'est plus comme avant. Le regard des autres n'est plus le même. Ces autres nous regardent comme si nous étions maintenant des êtres fragiles. Notre regard sur nous-mêmes change lui aussi. Alors, forcément, quand on tente de retourner sur le marché du travail, on se sent différent. Cette différence, on la voit non seulement dans le miroir tous les matins, mais on la projette aussi sur les autres quand on arrive en entrevue d'emploi.
Pourquoi ce trou dans votre CV? Le coeur vous serre. Pourquoi cette maladie? La gêne vous envahit. Surtout ceux qui ont été victimes de harcèlement de la part de leur patron, ils ne peuvent pas le dire, parce que cela va semer le doute sur eux, pas sur leur ancien patron. C'est encore plus difficile si vous avez négocié votre départ. À cause des clauses de confidentialité, vous ne pouvez pas dire pourquoi vous êtes parti sans rompre cette confidentialité et mettre le règlement en péril. Et quand on vous demande des références, qu'est-ce que vous faites? Vous devez donner comme référence le nom de votre patron, parce que si vous ne le donnez pas personne ne va comprendre.
Que vous soyez franc et honnête ou que vous cachiez la vérité que vous ne pouvez pas dire, le résultat est le même, les spécialistes ont vu ce trou. S'ils ne l'ont pas vu, les tests le leur ont indiqué. Résultat : vous n'avez pas l'emploi.
Votre histoire, cachée ou révélée, fait alors le tour de la province, surtout si vous travaillez dans un milieu très spécialisé. Vous devenez alors un pestiféré. On vous reçoit en entrevue par principe, juste parce que vous avez les compétences et que vous pouvez constituer un bon étalon pour les autres candidats. Vous faites ça pendant un an, deux ans, trois ans. Et à chaque fois, vous devez vivre une nouvelle petite dépression situationnelle parce que vous devez expliquer à votre femme, à vos enfants que vous n'avez pas eu l'emploi. Vous devez expliquer à vos proches que vous n'avez toujours pas d'emploi. Quand vous rencontrez vos amis, ils abordent presque toujours ce sujet. Vous devez leur expliquer que même si vous êtes bon - vous le savez vous que vous êtes bon - personne ne veut de vous. Alors, forcément, ils ont un doute sur vous. Ils vous donnent des conseils. « As-tu vu un psychologue? As-tu vu un chasseur de têtes? Ça doit être ton image, ta présentation! Toute vérité n'est pas bonne à dire! » Vous recevez une pluie de conseils.
Comme vous êtes écoeuré, vous cessez toute recherche d'emploi. Vous vous mettez à tondre des pelouses et à tailler des haies comme les héros de Jean-Paul Dubois et de Jim Harrison que vous connaissez parce que vous allez souvent à la bibliothèque. Vous vous occupez de la maison, de votre famille, vous faites le taxi pour les enfants, vous vous faites une nouvelle vie sans emploi. Vous écrivez un roman, des textes, des articles. Ceux qui vous lisent vous félicitent. Vous êtes heureux.
Vous faites aussi du bénévolat. On utilise gratuitement votre expertise que vous avez développée tout au long de votre carrière. Vous devenez une référence sur votre conseil d'administration. Vous êtes membres de tous les comités. Vous devenez même président du comité de sélection du directeur général de l'établissement à cause de votre grande expertise dans le domaine! On vous emmène dans les congrès où vous faites fureur parce que vous êtes le seul à réussir à mettre Joseph Facal en boîte. Il faut le faire! On vous applaudit à tout rompre. Mais vous n'avez toujours pas d'emploi.
Arrive le jour où un emploi est affiché dans votre journal préféré dans lequel vous écrivez souvent. Une job qui correspond exactement à vos compétences. Une job dans un organisme public voué à la défense des droits des personnes vulnérables. Vous vous dites qu'eux vont comprendre le trou dans votre carrière. Vous leur expliquez dans votre lettre d'offre de service. Vous leur dites tout ce que vous avez fait pendant ce trou, croyant qu'ils vont y attacher de l'importance. Toutes ces heures, ces jours, ces années que vous avez consacrés bénévolement à des personnes handicapées, ils vont bien les voir!
Les jours passent et le téléphone ne sonne pas. Alors, vous vous dites que c'est parce qu'ils ne vous ont pas lu sur le sujet des droits de la personne qu'ils ne vous ont pas appelez. Vous leur faites alors parvenir vos textes, y compris le dernier pour lequel vos amis juges et avocats vous ont félicité. Rien à faire.
Vous savez alors que vous ne pourrez jamais changer le regard que les autres posent sur vous. Mais vous voulez vivre et la seule façon de continuer à vivre c'est de changer votre rapport à l'autre, cet autre pour qui vous n'existez plus. Alors vous écrivez, parce qu'écrire devient un geste de vie, la preuve que vous êtes toujours vivant!
Louis Lapointe
Brossard
