Vos réactions
Commentaires à M. Benoît Gagnon
Le suicide étant pour vous affaire de conviction personnelle, j'en déduis que cette conviction découlerait d'un choix libre; en conséquence, par respect pour la liberté individuelle, vous croyez que nous devrions reconnaître et accepter la liberté de l'autre d'en finir. Bien qu'élégant sur le plan intellectuel, laissez-moi vous expliquer pourquoi j'aurais beaucoup de difficulté à accepter ce raisonnement.
Personne, à part les tortionnaires, ne reconnaît les aveux d'un prisonnier obtenus par la torture. Chacun sait que l'accusé ne parlait pas librement. La personne suicidaire se retrouve dans une situation un peu semblable. Exagéré? Si peu. La seule différence, est que la torture physique peut être vue, entendue, documentée, alors que la torture intérieure est presque invisible.
J'ai vécu deux phases suicidaires en 2001 et 2004. Lors de ce dernier épisode, un diagnostic de maladie bipolaire fut enfin établi. Si quelqu'un pense, parce que je suis toujours vivant, que je n'étais pas sérieux, la personne est mal informée et se trompe.
Ce que je peux dire simplement M. Gagnon, c'est qu'il est impossible de penser librement, quand on est submergé par la peur, la honte et le désespoir. En dépression et sous l'emprise de pensées et de sentiments tous très négatifs, on devient une marionnette qui laissée à elle-même ne peut que souhaiter sa propre fin pour stopper la souffrance.
Les spécialistes affirmeraient peut-être qu'il n'est pas prouvé que tout suicide procède d'une dépression. Même si la preuve scientifique n'en est pas faite, j'imagine difficilement, hormis une minorité de cas, un suicide qui ne soit pas relié à un déséquilibre mental.
Pour ces raisons, M. Gagnon, j'affirme que le dessein ou l'acte de se suicider n'est pas une conviction choisie en connaissance de cause et ne procède pas d'une liberté individuelle qui devrait être respectée.
Je pense aujourd'hui, à la lumière de mon expérience personnelle limitée, que l'information à la population est la piste la plus prometteuse pour diminuer les dégâts:
o répondre avec succès aux craintes des gens, qui se ferment aux questions de prévention du suicide, parce qu'y sont associées mort et maladie mentale;
o continuer à faire savoir que lorsque bien informé, on peut identifier à temps une personne suicidaire dans un grand nombre de cas;
o dans la plupart des cas, les paroles à dire et les actes à poser face à une personne suicidaire, sont relativement simples;
o une majorité de personnes suicidaires accepteront l'intervention d'un proche, qui aura abordé le sujet franchement;
o qu'une fois sous traitement (médicaments), les probabilités de rétablissement sont grandes.
Je suis bien content aujourd'hui, M. Gagnon, que des personnes de mon entourage, malgré leur malaise et leur inexpérience, soient intervenues lorsque j'ai effectué un petit voyage en enfer, et qu'elles n'aient pas considéré mon suicide potentiel comme une liberté fondamentale à respecter.
