Loteries pour la vie
Mots clés : cancer, Marathon des Deux Rives, méga-loterie, Maladie, Québec (province)
Faute de subventions, la recherche pour vaincre le cancer doit se fier aux dons privés

L'empreinte du Week-end est visible partout dans le nouveau Centre du cancer Segal qui a permis de faire éclater les frontières séparant la recherche et les soins cliniques. Et pas seulement là où on l'attend puisqu'elle apparaît aussi bien sur la porte de deux laboratoires flambant neufs que sur la boutonnière d'un généticien fraîchement recruté outre-Atlantique! De Grande-Bretagne, ma chère. «Le Week-end nous touche beaucoup comme chercheurs et comme cliniciens parce que plusieurs de nos projets en dépendent directement. Sans les fonds qu'il rapporte, nous devrions carrément abandonner des projets prometteurs», raconte le Dr Gerald Batist, qui dirige le Centre Segal, le premier centre intégré de lutte contre le cancer au Québec.
En deux ans, les millions ramassés ont permis de lancer une douzaine de projets inédits. Par exemple, l'hôpital a développé une approche interhospitalière pour traiter le lymphoedème, ces gonflements douloureux qui apparaissent lorsque les cellules cancéreuses bloquent la circulation lymphatique, entraînant ainsi une difformité et parfois même une perte de l'usage du membre touché. «Au Québec, le traitement par massage, gants et bandelettes n'est offert que dans quelques centres de physiothérapie privés. Mais on peut enfin l'offrir à l'intérieur de notre panier de services grâce au Week-end», explique le Dr Bernard Lapointe, qui dirige l'unité des soins palliatifs à l'Hôpital général juif.
Cette thérapie sera suivie de près par son équipe, qui espère faire la preuve que cette approche peut et doit devenir la règle dans nos hôpitaux. «Le Week-end ne permet pas de remplacer le financement public, prévient le Dr Lapointe. Il nous permet d'innover, d'explorer de nouvelles avenues et de donner des services que nous avons vus dans d'autres centres européens ou américains dans l'espoir que ces services seront ajoutés à notre approche globale, parce qu'ils auront fait leurs preuves.»
Sans les dollars sonnants et trébuchants du Week-end, tous ces projets n'auraient en effet pu voir le jour. C'est que le milieu de la recherche connaît une importante crise de subventions gouvernementales. Ainsi des projets cotés «excellents» par des comités au pair n'ont pas été retenus, faute de moyens, se désole le Dr Batist. Le problème est pancanadien et touche aussi durement les bailleurs de fonds des organismes caritatifs. À la Société canadienne du cancer, division du Québec, par exemple, on n'a pu financer que 29 % des projets admissibles soumis cette année. «C'est terrible, ça veut dire que deux projets sur trois sont restés sur les tablettes, même s'ils ont été jugés prometteurs», note son responsable des communications, Marc Drolet.
Qu'à cela ne tienne, les hôpitaux, les fondations et les organismes rivalisent désormais d'inventivité pour aller chercher l'argent là où il est, dans les poches des grands de ce monde, bien sûr, mais aussi dans celles des contribuables qui sont loin d'avoir atteint un point de saturation en la matière. C'est que les Québécois sont des donateurs spontanés, certes, mais combien infidèles. Ils sont de surcroît les plus chiches du Canada avec un don moyen de 176 $ contre 500 $ en Alberta, selon les dernières données publiées par Statistique Canada.
De véritables partenaires
À la fondation du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM), on pense avoir mis le doigt sur une formule gagnante en organisant une «Méga-loterie pour vaincre le cancer» dont le gros lot d'un demi-million sera tiré le 7 septembre prochain. La première québécoise s'inspire des manières de faire du ROC (rest of Canada) où la formule a permis de vrais petits miracles. «Quand vous achetez un billet de loterie, ce n'est pas de la philanthropie que vous faites, mais un pari, j'en conviens. Mais cela n'empêche pas qu'on puisse profiter de l'occasion pour vous sensibiliser à la cause du cancer et c'est le but que nous poursuivons», explique le p.-d.g. de la fondation, Ékram Antoine Rabbat.
À 100 $ le billet, pour un total de 70 000 billets imprimés, l'occasion est aussi belle de garnir les coffres de la fondation, qui devra amasser 200 millions de dollars pour son grand CHUM d'ici 10 ans. Est-ce à dire que les dollars récoltés pourraient être utilisés à d'autres fins? «Non, ces sommes seront spécifiquement dédiées au cancer tel que le prescrivent les normes qui régissent ce genre de loterie», assure M. Rabbat. La fondation se fait en effet un point d'honneur de dépenser là où les besoins sont les plus criants. Le cancer, qui verra 159 000 nouveaux cas cette année au Canada, trône en tête de liste.
Concrètement, les médecins demandent et la fondation dispose. «On cherche à améliorer la gestion de la maladie en offrant des compléments, explique M. Rabbat. Par exemple, nous pouvons suppléer à un achat jugé trop onéreux en allongeant les dollars nécessaires à l'achat d'un équipement de pointe.» C'est ainsi que le CHUM a pu se procurer un tomographe à émission de positons, un appareil hautement perfectionné et autrement hors de prix même pour un hôpital universitaire de son envergure. L'entente a ouvert de nouveaux horizons, au point où la fondation créée en 1998, forte aujourd'hui de 11 millions de dollars par année, est devenue un partenaire incontournable.
Idem du côté de l'Hôpital général juif, dont la fondation est devenue vitale non seulement pour ses propres patients, mais pour tous ceux qui souffrent d'un cancer au Québec, croit le Dr Batist. C'est que l'hôpital ne veut pas faire de jaloux et partage volontiers ses trouvailles avec des médecins et des chercheurs des instituts universitaires de Montréal, Québec ou Sherbrooke. «Chaque projet vise un investissement local et un impact global, résume le Dr Batist. Ce qu'on apprend sur le cancer du sein ici va changer nos manières d'aborder les autres cancers partout ailleurs. En bout de ligne, toutes nos équipes travaillent contre un seul et même ennemi.»
La force du nombre
Aux côtés de ces poids lourds qui gèrent des millions, plusieurs organismes font aussi leur part. Mais bien malin celui qui pourra les dénombrer! En dix ans, leur nombre a bondi de 231 %, calcule Gilles Léveillé, porte-parole de la Coalition priorité cancer au Québec, qui rassemble 125 organismes dûment enregistrés. Ce nombre, aussi impressionnant soit-il, ne tient pas compte de la flopée de petits organismes locaux qui, comme Ovaire Espoir, ne sont même pas incorporés tant leurs moyens sont faméliques.
Pourtant, ils peuvent faire toute la différence du monde, croit Suzanne Poulet pour qui le diagnostic est tombé comme un couperet, un jour de novembre 2003. Un mois plus tard, Mme Poulet subissait une hystérectomie complète et commençait une première chimiothérapie. C'était là sa première incursion dans l'univers feutré de la maladie. «Pendant les traitements, on est entouré et suivi de près. On n'a pas le temps de se questionner, on plonge et on économise nos forces qui sont presque réduites à néant. C'est après seulement que le vide s'installe.»
À Ovaire Espoir, on essaie en quelque sorte de combler ce vide en donnant des outils aux femmes et en leur apportant une oreille attentive et dévouée. Le cancer de l'ovaire, beaucoup moins médiatisé que celui du sein, est mal connu du public. Résultat: les diagnostics surviennent tard et la survie est moins bonne. C'est pour pallier ce manque que Mme Poulet a accepté de faire des témoignages pour Cancer de l'ovaire Canada. Aujourd'hui en rémission, elle participe aussi à l'organisation de la Randonnée de l'espoir, qui aura lieu le 9 septembre à Montréal. Mais son coeur reste bien ancré à Ovaire Espoir. «Je parle au je, mais il est très important que cela soit en fait compris comme un nous. À Ovaire Espoir, nous avons tissé des liens très serrés qui font justement notre force.»
Très nombreux, ces petits organismes réussissent à maintenir la tête hors de l'eau grâce à l'appui des grands bailleurs de fonds comme la Fondation canadienne du cancer, et à la bonne volonté d'une poignée de donateurs ou de compagnies privées dont plusieurs grosses pharmaceutiques. Mais ne risquent-ils pas de se nuire par leur nombre? «Je ne le crois pas, répond Gilles Léveillé. Les organismes qui naissent répondent à un besoin précis sans quoi, ils n'existeraient pas.» D'autant que nous sommes aux premiers balbutiements de la philanthropie au Québec, renchérit Ékram Antoine Rabbat. «Nous sommes dans un marché qui est loin de la saturation, il y a de la place pour tout le monde.»
Sans oublier le fait que, pour certains patients, ces organismes sont tout bonnement un baume irremplaçable, croit le Dr Pierre Dubé, qui a créé le Regroupement des professionnels pour la santé du sein (RPSS) en réaction à la saturation du système de santé. «Il peut y avoir des questions qui ne nous apparaissent pas de prime abord de première importance. Quand tu viens d'opérer quelqu'un pour un cancer du sein, aborder l'alimentation, ça peut paraître bien secondaire parce qu'initialement, ce qu'on veut, c'est sauver la vie. Mais quand la vie recommence, peut-être qu'on peut faire en sorte qu'elle soit meilleure, et ça, ça n'a pas sa place à l'hôpital. C'est aux groupes de soutien de prendre le relais.»
Vos réactions
Une précision - par Louise-Maude Rioux Soucy
Le dimanche 26 août 2007 01:00
Nous sommes devenus des « quêteux » disait Michel Chatrand ! - par Christian Montmarquette (chmontmarquette@yahoo.fr)
Le samedi 25 août 2007 18:00
Petites rectifications - par Dominique Dupire
Le samedi 25 août 2007 08:00

