Macadam - La nuit des longs poireaux
Mots clés : Marché central, Agriculture, Commerce, Montréal
Aux aurores, le Marché central bourdonne d'activité

Photo: Pedro Ruiz
«Bah! Ça fait partie du métier», a lancé un des hommes.
Tout à fait. Pourquoi s'énerver? De toute façon, compte tenu du niveau d'achalandage qu'on y trouve, ces incidents n'ont probablement rien d'extraordinaire. Surtout pas dans l'allée 300, celle réservée aux producteurs: des dizaines de diables et de chariots qui circulent sans arrêt, qui se frôlent toutes les 45 secondes, des manoeuvres habiles entre les tomates et les poireaux, des quantités de légumes ahurissantes qui attendent leurs acheteurs, la tension de côtoyer des confrères qui sont aussi des compétiteurs...
Situé derrière la catastrophe urbaine que constitue cette collection de magasins à grande surface à l'angle de l'autoroute 40 et du boulevard l'Acadie, le Marché central est un endroit méconnu. Les agriculteurs s'y rendent au clair de lune pour y vendre leurs produits, notamment aux épiceries, aux hôtels et aux restaurants. Un carrefour commercial sans pareil où on négocie annuellement pour 500 millions de dollars de fruits et de légumes, dont 35 % sont exportés aux États-Unis et 10 % vers les autres provinces.
Dans cette immense installation de plateformes en béton et d'entrepôts réfrigérés, la nuit la plus occupée est celle du jeudi au vendredi. Les clients y font leur visite en vue du week-end: en seulement six heures, plus de 200 camions peuvent défiler, un nombre qui pouvait atteindre 250 à l'époque où les supermarchés s'y approvisionnaient encore. À l'odeur agréable des fruits et légumes se mêlent des effluves de tuyaux d'échappement.
«Le gros de l'action se déroule ici, dans l'allée 300 [les autres allées sont réservées aux grossistes, aux petits fruits et aux commerçants]», dit André Plante, directeur général de l'Association des jardiniers maraîchers du Québec. C'est cette dernière qui gère le Marché central. En avançant à pas de tortue dans l'allée, nous risquons à tout moment de bloquer la circulation. Le commerce n'arrête jamais. Ça arrive souvent que deux chariots entrent en collision? «Non, c'est plutôt surprenant», répond M. Plante. Le va-et-vient est intense. «En fait, c'est encore plus achalandé vers minuit», dit-il.
Les premières négociations du genre ont eu lieu vers 1946, au marché Bonsecours. Dans les années 80, les activités se sont déplacées au Marché central, beaucoup plus grand et accessible. Les clients viennent parfois simplement prendre livraison de leurs achats, à un prix déterminé d'avance. «Mais très souvent, ça se négocie sur place», explique M. Plante. «On voit vraiment toutes sortes d'ententes.» Les producteurs, qui paient en moyenne de 500 à 750 $ par semaine pour y occuper leurs espaces, ne veulent pas nécessairement être coincés avec leurs produits invendus...
Cette année, par exemple, les prix sont à la baisse. La récolte, tant au Québec qu'ailleurs en Amérique du Nord, a été plutôt bonne. En conséquence, l'abondance de légumes fait en sorte que l'offre dépasse la demande, et les prix de certains produits en souffrent. Pour la laitue, dit-on toutefois, les choses vont bien pour les producteurs d'ici, notamment parce que la Californie a eu des problèmes.
«En ce qui me concerne, je ne peux pas me plaindre», dit Gilbert, spécialisé dans le poireau. Il en a toutefois contre certains supermarchés, qu'il ne trouve pas toujours honnêtes dans leur façon de promouvoir certains produits québécois. Il n'est pas le seul, cette nuit-là, à parler des gros joueurs, et des prix.
Car la business est un sujet de conversation qui ne s'éteint jamais. Le Marché central, c'est un peu la Bourse. En quelques heures, une caisse de tomates peut passer de 5 $ à 10 $, selon la rareté du produit. Les agriculteurs qui vendent une caisse 5 $ en ont cependant gros sur le coeur lorsqu'ils voient un commerce vendre ses tomates 1 $ l'unité. «Vous vous imaginez le profit?», s'élance Léo, un sympathique producteur de Saint-Rémi calé dans un fauteuil qui a vu des jours meilleurs.
Le soleil se lève. Pas de doute, quitter la ferme au début de la nuit pour venir écouler ses produits a quelque chose de surhumain. Le fauteuil de Léo est usé mais a l'air confortable. Son fils Denis insiste. «Essaie-le!» En effet, il est moelleux. C'est pour les temps morts? «Vers la fin de la nuit, on se repose un peu avant de tout remballer, dit son fils Denis. Ensuite on prend la route.»
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