Comment couvrir l'Afghanistan? - La roulette russe avec l'armée

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Alec Castonguay
Édition du vendredi 24 août 2007

Mots clés : Alec Castonguay, OTAN, Patrice Roy, Forces armées, Média, Afghanistan (Pays), Québec (province)

Alec Castonguay à Kandahar en avril dernier. Photo: Collection Alec Castonguay

C'est la courte phrase que ma blonde ne voulait pas entendre. «Je pars en Afghanistan.» Pour elle, cela sonnait comme une explosion. Une vision de l'enfer. Elle n'avait en tête que les huit soldats canadiens tombés au combat depuis cinq jours. C'était en avril, il y a quatre mois. La majorité des Québécois ne se rendaient pas encore compte que le pays est en guerre. Rien pour arranger les choses, j'allais être «intégré» à l'armée, question de mieux comprendre ce que vivent et font les soldats dans ce pays instable rongé par la poussière. Comme mes collègues Patrice Roy et Charles Dubois de Radio-Canada, j'allais devenir une cible mouvante, enfermé dans la pénombre d'un char d'assaut.

La décharge de responsabilité et le document d'information que les Forces canadiennes font signer pour devenir un journaliste «intégré» fait 30 pages. À la toute fin, on peut lire ceci: «Je reconnais et conviens qu'effectuer un reportage d'une opération militaire est fondamentalement dangereux et susceptible d'entraîner la mort, des blessures personnelles, de nature physique ou autre.» On signe juste en bas.

En arrivant dans l'immense camp militaire de l'OTAN, à l'aéroport de Kandahar, une des premières tâches du journaliste consiste à remplir un autre document sur lequel on inscrit les numéros de téléphone à composer en cas d'urgence... et son groupe sanguin. Certains soldats l'ont tatoué sur leurs bras et leurs jambes. Nous, c'est sur papier. Un code de plusieurs chiffres nous est remis. Il faut l'avoir sur soi en tout temps, puisqu'il fait référence au document qu'on vient de signer.

Rapidement, on se rend compte que notre casque de protection, notre «frag jacket» (veste protégeant des éclats lors d'explosions) et nos vêtements ne sont pas de la bonne couleur. Les militaires se promènent dans des habits beiges sable beaucoup moins voyants dans le désert que le vert kaki. N'empêche, l'accoutrement, tendance ou non, ainsi que les lunettes balistiques, les gants ignifuges et les manches longues sont obligatoires dans tous les véhicules militaires. Patrice Roy et son collègue étaient donc aussi bien protégés que les soldats québécois.

Dès qu'un journaliste circule dans un convoi militaire, que la zone soit jugée à haut risque ou plus calme, il prend place dans le véhicule blindé au centre du convoi. Les chars se suivent en file indienne par groupe de trois ou plus, ce qui place le journaliste dans ce que les militaires nomment «la bulle». Le premier véhicule est toujours plus susceptible de rencontrer un explosif, alors que le dernier surveille les embuscades. Les journalistes de Radio-Canada étaient d'ailleurs dans un véhicule blindé léger (VBL) au milieu du convoi, comme d'habitude. Leur trajectoire aura simplement dévié de quelques centimètres de trop.

Rien d'étonnant à ce que les journalistes de Radio-Canada aient été assis dans un VBL au moment de l'attentat puisqu'ils accompagnaient des troupes dans une zone de combat. Les journalistes montent fréquemment dans ce type de véhicule inconfortable, bruyant et à l'odeur constante d'essence. Ce char, plus mobile qu'un char d'assaut, a un canon 25 mm qui permet une bonne puissance de feu. L'équipage est protégé contre les mines par un blindage. Il n'y a aucune fenêtre et les soldats regardent à l'extérieur grâce à une caméra. L'autre véhicule de transport utilisé par les Forces armées canadiennes en Afghanistan, le Nyala RG-31 (qui a l'avantage d'être vitré pour les passagers), a une plus petite puissance de feu et roule moins vite en terrain accidenté.

Être intégré à l'armée ne signifie pas que nos textes sont censurés par cette dernière. Jamais, durant mon séjour, un officier ne m'a demandé ce que j'allais écrire. Jamais mon texte n'a été lu avant parution. Par contre, dans le document signé avant le départ, il est convenu de ne pas rapporter certains faits qui peuvent compromettre la sécurité des troupes, comme les opérations de combat à venir, les dommages précis causés à un véhicule (les talibans scrutent les médias canadiens) ou le nombre de chars employés dans une opération.

Mais mercredi, je ne pensais à rien de tout ça. En apprenant la triste nouvelle, je revoyais seulement les routes chaotiques autour de Kandahar, les nuages de poussière derrière le véhicule blindé, les militaires nerveux au départ d'un convoi, mon angoisse de tous les instants dès qu'on franchissait les murs du camp, toujours prêt à ressentir le choc de la déflagration ou à être coincé dans une embuscade. Pendant mon séjour, j'ai travaillé fièrement à informer les gens sur ce conflit complexe et le rôle des militaires. Des journalistes doivent prendre ces risques, c'est vital. Mais j'avais aussi l'impression de jouer à la roulette russe sur les chemins de l'Afghanistan. J'ai été chanceux, mon heure n'était pas venue.

***

acastonguay@ledevoir.com


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