Une création à la vitesse grand V
Mots clés : Jean-Paul Desbiens, anniversaire, éducation, Enseignement, Cégep, Québec (province)
Le réseau des cégeps a pris forme en quelques mois
En 1967 naissait un nouvel ordre d'enseignement, s'érigeant, selon les régions, sur les fondations des collèges classiques, des écoles normales (dispensant les brevets d'enseignement), des instituts de technologie ou encore des instituts familiaux destinés aux filles. La commande est de taille pour ce réseau imaginé de toutes pièces par la Commission royale d'enquête sur l'enseignement présidée par Mgr Parent. Douze cégeps prendront le départ sur les chapeaux de roue de ce qui deviendra un symbole de la Révolution tranquille.Quelques jours après l'annonce de la conversion du séminaire de Sainte-Thérèse, l'«homme des cégeps» du tout nouveau ministère de l'Éducation (créé en 1964), Jean-Paul Desbiens, alias le frère Untel, vient donner la mesure des changements à faire. «Je suis allé le chercher à Montréal à la gare centrale, je l'ai amené à Sainte-Thérèse, où il a rencontré les profs pour expliquer un peu comment modifier les programmes qu'on enseignerait deux semaines plus tard», se rappelle le directeur pédagogique du séminaire, puis du collège Lionel-Groulx, Léon Debiens.
Le changement était radical pour les enseignants qui dispensaient hier encore le traditionnel cours classique de six ans, des Éléments latins jusqu'à la Rhétorique. Comme la plupart des nouveaux cégeps, à l'exception des collèges Ahuntsic et Sainte-Foy, Lionel-Groux ne s'appuie pas sur un institut technologique où les formations techniques sont déjà développées. Tout est à faire en ce domaine. Les options se mettent progressivement en place, telles le théâtre, la musique ou encore l'électrotechnique, attirant des étudiants de «partout en province». Il faut bâtir des résidences, aménager des laboratoires...
Le gouvernement n'avait annoncé en mai 1967 que la création de six cégeps, dont aucun dans la région de Montréal. Mais la pression s'est faite grande pour en ouvrir dans la métropole, tant et si bien que le gouvernement de l'Union nationale porte le nombre de cégeps pionniers à 12 à la fin de l'été.
«Qu'est-ce que tu as acheté cette semaine?»
C'est à un rythme effréné que se mettent en place les cégeps, comme ce fut le cas l'année précédente pour les polyvalentes et l'année suivante pour le réseau de l'Université du Québec. Une poignée de fonctionnaires s'attelle à mettre en oeuvre le rapport Parent à la vitesse grand V. «Lorsqu'on se rencontrait dans le corridor au ministère, on se demandait à la blague "qu'est-ce que tu as acheté cette semaine?"», se rappelle Denis Vaugeois, qui venait à l'époque d'entrer à la direction des programmes et examens.
C'est sans fausse modestie que l'homme, qui fut par la suite ministre de la Culture puis des Communications dans le gouvernement Lévesque, parle de cette période. «Nous étions une "gang" de jeunes loups, avec le mandat de faire des propositions ad hoc pour chaque ville ou région où on voulait implanter un cégep», relate M. Vaugeois.
Ils travaillent vite et bien. Le samedi matin, au cours de l'année précédant l'ouverture, les responsables des différentes disciplines au ministère se réunissaient avec des représentants des universités pour définir les programmes. En juin, ces derniers sont relativement fixés et on consacre l'été à la rédaction des cahiers pédagogiques. «On travaillait toujours pour la veille», poursuit M. Vaugeois, qui portait le flambeau disciplinaire de l'histoire. «Si le responsable d'une discipline était convaincant, il lui taillait une place dans les programmes», note l'ex-fonctionnaire, citant l'exploit de son collègue qui a su imposer l'éducation physique dans l'ensemble de la grille de cours, alors qu'il a eu moins de succès avec l'histoire.
Le clergé cède en douceur
La transition des institutions religieuses au tout nouveau système étatique se passe somme toute en douceur. «Les pères et les laïques étaient tout aussi enthousiastes. [...] C'était une ère nouvelle, le temps était révolu du paternalisme et du dirigisme excessifs. Les programmes se sont définis par les pères de Sainte-Croix et les laïques. On fabriquait les programmes, ce qui était le rêve de tout enseignant», se remémore Roland Arpin, qui est devenu le premier directeur laïque du collège Sainte-Croix en 1966 puis a présidé aux destinées du collège Maisonneuve pendant une douzaine d'années.
Dans le transfert, les pères étaient généreux de leur temps, mais aussi de leur argent, fait valoir M. Arpin. Pourtant, l'Église abdiquait une portion importante de son pouvoir. L'historien Denis Vaugeois remet les choses en perspective: «C'était l'hémorragie chez les clercs. Il y avait moins de nouvelles vocations et beaucoup de religieux quittaient le sacerdoce.» Jumelé à cela, d'immenses cohortes de baby-boomers à l'aube de l'âge adulte cognaient aux portes des collèges classiques, sans compter les filles qui aspiraient à leur tour à l'enseignement supérieur. Les curés étaient prêts à passer le flambeau.
L'idée était pourtant révolutionnaire. «Lorsque [le premier ministre] Jean Lesage a lu le résumé du rapport, il a sauté là-dessus et a dit avec incrédulité: "Vous fermez les collèges classiques!"», se souvient le sociologue Guy Rocher, membre de la commission Parent.
L'équipe de Mgr Parent savait que le concept des cégeps, alors appelés instituts, était certainement une des recommandations les plus «audacieuses». «On s'attaquait à l'icône des collèges classiques, patrimoine des évêques, bassin de recrutement de l'Église et pourvoyeur de la bourgeoisie québécoise. Tous ceux qui étaient au pouvoir étaient sortis des collèges classiques», souligne M. Rocher, précisant que les commissaires avaient mis un soin particulier à tracer la maquette de ce nouvel ordre d'enseignement dans leur rapport.
Le gouvernement change en 1966 avec l'élection de l'Union nationale et l'idée fait son chemin en dehors des officines ministérielles. «Les régions se sont mises à demander chacune leur cégep. [...] L'idée de la démocratisation de l'enseignement faisait effet de religion», observe M. Rocher, précisant que les congrégations religieuses féminines ont vite vu l'intérêt d'un tel système pour leurs pupilles.
Genèse du concept
Auparavant, la commission Parent avait jonglé avec l'idée d'adopter le modèle nord-américain, avec un secondaire de six ans et l'université qui accueille les étudiants un an plus tôt. Au terme de voyages d'étude au Canada anglais et aux États-Unis, ce modèle leur est cependant apparu comme un «repoussoir», témoigne M. Rocher. La marche est trop haute pour les jeunes qui sortent des «high schools».
Partant du constat qu'il fallait décloisonner les voies de formation, alors que les élèves qui échouaient le collège classique en cours de route perdaient tout espoir de parvenir à l'université ou que les filles diplômées des instituts familiaux étaient refoulées aux portes de l'enseignement supérieur, la commission Parent magasine un nouveau modèle.
La logique de la «polyvalence», voulant qu'on fasse se côtoyer les formations générale et professionnelle, avait déjà été retenue pour le niveau secondaire (les fameuses polyvalentes). Au fil de la réflexion, une fois rejetée l'idée d'un passage direct du secondaire à l'université, ce concept s'est aussi imposé pour l'amorce de l'enseignement supérieur.
Denis Vaugeois donne une version plus «realpolitik» de l'idéal de la cohabitation des futurs hommes de métiers et ceux de professions libérales. C'est que sous Maurice Duplessis, le gouvernement du Québec avait rejeté à maintes reprises l'offre d'Ottawa d'investir en éducation. Moins scrupuleux, le régime libéral de Jean Lesage est plus enclin à accepter cet argent. On brode une rhétorique voulant que la manne fédérale serve à financer la préparation au marché du travail, ce qui constituait une intrusion moins directe dans le champ de compétence québécois. «C'était une astuce pour accepter l'argent d'Ottawa. Après on a fait de la théorie avec cela. Une fois l'argent fédéral dans les polyvalentes, on pouvait ensuite l'utiliser comme on voulait», explique M. Vaugeois.
«On a trouvé l'idée [de la cohabitation du professionnel et du général] géniale et on l'a appliquée au cégep», illustre à grands traits M. Vaugeois, précisant que les cégeps n'ont cependant pas bénéficié des fonds fédéraux.
Peu importe la version de l'histoire, toujours est-il qu'un symbole du modèle québécois est né en 1967 et a pris rapidement de l'expansion, si bien que cinq ans plus tard, la configuration du réseau était à peu de chose près la même qu'aujourd'hui.
Vos réactions
Je me souviens - par Jacques Faucher
Le mercredi 22 août 2007 15:00

