Le cégep, poumon de la société
Mots clés : Robert Campeau, institutions, étudiants, Éducation, Cégep, Québec (province)
Les cégeps accueillent depuis quarante ans des jeunes en pleine transition entre l'adolescence et l'âge adulte, en quête de sens, d'autonomie, d'engagement tantôt amoureux, social ou professionnel, esquissant le chemin qu'ils emprunteront dans la vie. Ces institutions sont de véritables micro-sociétés, turbulentes, vibrantes, qui battent au rythme du climat social ambiant. Regard sur quatre décennies de vie collégiale, à travers les yeux de certains de ses artisans.
Ces générations de jeunes ont charrié avec elles l'esprit de leur temps: de l'ébullition sociopolitique des années 1960 et 1970 marquée par le "flower power" et les groupuscules de gauche à la morosité économique et culturelle des années 1980, puis au triomphe de la société de consommation des années 1990 et 2000.
L'aventure commence avec la Révolution tranquille, alors que l'État moderne se construit. Des milliers de jeunes enseignants sont embauchés vers la fin des années 1960 et au début des années 1970, au fur et à mesure que le réseau des cégeps se déploie. Ils sont propulsés devant des classes d'étudiants à peine plus jeunes qu'eux. L'heure est à la cogestion: étudiants et professeurs façonnent ensemble leur milieu de vie.
«J'avais 22 ans et j'enseignais à des élèves de 17 à 20 ans. Nous appartenions à la même génération, l'époque était marquée par le bouillonnement de mai 1968 en France. Les idées d'autogestion et de participation étaient très fortes», se souvient Marc Noreau, qui a enseigné la philosophie au cégep Limoilou, à Québec.
La première année, la direction du collège Limoilou avait imposé le port de la cravate aux enseignants et celui du gilet ou du veston du collège aux étudiants, reliquats du collège classique. Les jeans et les jupes courtes étaient interdites. «Deux ou trois ans plus tard, tout cela était parti», explique en riant M. Noreau. Étudiants et jeunes professeurs entendaient bien donner le ton à la nouvelle institution.
L'ère de la contestation
À peine le réseau créé, le trouble commence. Inspirés par la révolte estudiantine de mai en France et en Allemagne, les cégépiens occupent 15 des 23 tout nouveaux cégeps. Ils revendiquent la création d'une deuxième université francophone à Montréal (le réseau de l'Université du Québec naîtra peu après), s'inquiètent des débouchés pour les nouveaux techniciens sur le marché du travail et dénoncent le système de prêts et bourses. «Lors des premières occupations, le directeur général donnait pratiquement les clés de la bâtisse aux étudiants en leur disant de ne pas faire trop de grabuge. Ils prenaient le contrôle de la cafétéria, faisaient leur bouffe...», se rappelle M. Noreau.
À la faveur du contexte politique, marqué par la crise d'octobre 1970, le front commun syndical de 1972 ou encore la crise linguistique de 1974, les cégeps poursuivent leur ébullition jusqu'au milieu des années 1970, les cours faisant très souvent écho à l'actualité sociopolitique. «Les étudiants revenaient chauffés à bloc des manifestations et transposaient cela au niveau pédagogique», se rappelle Robert Campeau, qui a fait carrière au cégep Montmorency, un des rares collèges conçus de toute pièce, qui n'était pas bâti sur les vestiges des collèges classiques.
Il se souvient avoir dû négocier pendant plusieurs semaines le contenu de son cours avec des jeunes qui participaient pendant leur temps libre au comité de lecture du groupuscule de gauche En lutte. «Ils me disaient: "ton contenu n'est pas assez de gauche, on veut que tu parles plus de Marx". Ils étaient très exigeants au niveau idéologique», relate M. Campeau. Le professeur se rappelle que la génération précédente des collèges classiques était elle aussi exigeante, mais différemment. Ils étaient assoiffés de savoir, pouvaient lire sans rechigner trois ou quatre livres dans une session, mais leurs intérêts étaient moins orientés politiquement que les gauchistes qui les ont suivis.
Des filles et des techniciens
Également sociologue, la professeure Louise Corriveau, qui enseigne encore aujourd'hui au collège Édouard-Montpetit, remarque quant à elle la progression fulgurante des femmes. Peu nombreuses lorsqu'elle commence à enseigner en 1973, elles se bousculent rapidement aux portes du cégep. «Leurs mères leur disaient: "tu ne vas pas te ramasser comme moi, tu vas étudier; si tu divorces, tu ne te trouveras pas toute nue dans la rue". On commençait à entendre le discours des filles qui n'avaient pas l'intention de se faire entretenir par leur mari», raconte Mme Corriveau.
Outre cette émancipation des femmes, les cégeps facilitent également l'émergence d'une nouvelle catégorie de travailleurs. «Aux côtés des ingénieurs, on voit apparaître des techniciens en génie civil, des hygiénistes dentaires auprès des dentistes. Les cégeps vont changer radicalement la division du travail en donnant un nouveau statut social aux techniciens», poursuit Mme Corriveau. Elle se rappelle qu'à cette époque, les programmes techniques poussaient comme des champignons, souvent en moins d'un an.
Progressivement, les cégeps s'implantent également comme un pôle social et culturel important, particulièrement en région. «Cela a donné un essor au développement des régions. Enlevez les cégeps et les régions vont tomber. C'est souvent là qu'on retrouve l'aréna, la piscine, les salles de spectacle», fait valoir Léon Debiens, qui a été directeur pédagogique puis enseignant de français au collège Lionel-Groulx pendant une trentaine d'années.
Morosité des années 1980
À l'ébullition des années 1970 succède la morosité des années 1980. Déprime post-référendaire, crise économique, compressions budgétaires, les cégeps n'échappent pas au climat ambiant, ni au couperet.
«Il y a un resserrement de l'emploi. Les cégépiens suivent des cours, mais ils ne sont plus certains d'avoir un emploi par la suite. La période de vaches maigres suit celle des vaches grasses, on coupe dans les budgets des cégeps. Nous, les professeurs, on vieillissait, mais les étudiants étaient toujours jeunes», résume M. Noreau de Limoilou. L'idéologie de participation est quelque peu mise à mal: les syndicats commencent à bouder la logique et se distancer des étudiants. Québec adopte des mesures pour réduire le nombre «d'éternels étudiants» et on impose une durée minimale de 82 jours aux sessions, pour éviter que des contestations étudiantes perturbent démesurément les classes.
Les enseignants constatent par ailleurs une certaine tendance à la bureaucratisation du réseau collégial, qui se traduit par la mise en place de nombreuses politiques, directives et exercices d'évaluation. «Quand on arrivait en réunion de département, on ne discutait plus tant des plans de cours, de la matière, que de la conformité aux différentes normes», relate Robert Campeau, expliquant ce glissement par la décentralisation des programmes au début des années 1990, qui a rendu les cégeps davantage imputables, les forçant paradoxalement à rendre davantage de comptes à Québec.
Une boîte à cours?
Les enseignants qui ont derrière la cravate 30 ou 40 ans de vie collégiale s'inquiètent aujourd'hui de voir les cégeps perdre de leur importance dans la vie des jeunes. Le boulot occupe de plus en plus de place, rendant les études et, par ricochet, la vie sur le campus plus marginales. «Depuis les années 1990, on sent que les étudiants sont seulement de passage. Plusieurs travaillent 25 ou 30 heures par semaine. Il n'est pas rare d'entendre un étudiant dire qu'il abandonne un cours parce que cela ne concorde pas avec son horaire de travail. Alors qu'avant les services aux étudiants se démenaient pour animer la vie parascolaire, aujourd'hui ils doivent s'adapter à des étudiants qui n'en veulent plus», témoigne Louise Corriveau, ajoutant que les ressources qui sont aujourd'hui davantage en demande se cantonnent dans le rayon de l'aide individuelle, notamment les orienteurs et les psychologues.
Son collègue de Montmorency, Robert Campeau, qui vient tout juste de prendre sa retraite, arrive au même constat: «Beaucoup d'étudiants ne savent pas trop ce qu'ils font là, ils ont une sorte de vague à l'âme. Si ce n'était du salaire plus élevé que procure l'éducation, ils ne seraient pas au cégep. Ils sont axés sur les films, les sorties, mais ils ne sont pas culturellement préparés pour le cégep», se désole le sociologue qui a réduit ces dernières années ses exigences en matière de lectures obligatoires.
Le cégep serait-il un reflet de son temps, à l'heure de la course folle? Vivement une réflexion sur le statut d'étudiant, concluent les professeurs. «Les cégeps doivent hurler haut et fort l'importance de la culture. On ne peut pas juste faire des consommateurs», lance Louise Corriveau.
Vos réactions
Le lieu de tous les possibles - par Michèle Bourgon
Le mercredi 22 août 2007 10:00
Faut relativiser - par Gabriel Rompré
Le mercredi 22 août 2007 09:00

